Lustucru !

Xavier mourut ainsi, à 5 ans.  Il nous laissa « vivants », à compter les heures qui depuis nous ont paru des siècles…  À ses funérailles, pas plus d’une vingtaine de personnes.  Eric et moi n’avions pas publié son décès.  Nous n’étions pas prêts à accuser le choc publiquement.  L’idée était d’en finir au plus vite avec toutes ces formalités et surtout de balayer le doute, la culpabilité, les images horribles qui nous hantaient sur les circonstances de son décès.  N’allez pas imaginer une histoire de meurtre avec un inspecteur brouillon en imperméable sombre.  C’était une toute autre affaire.  Parler d’une scène de film d’horreur serait plus juste : Xavier qui flânait nonchalamment autour de la piscine, puis son dernier regard qui souriait avec malice, exactement comme s’il avait préparé son coup.  Et ce mot étrange désormais obsédant qu’il a prononcé comme s’il appelait quelqu’un, juste avant de se jeter tête première dans l’eau bleutée : « Lustucru ! ».

Les minutes qui ont suivi se sont révélées tristement inutiles.  Son corps si vite inerte, mais encore chaud, semblait immense.  Le silence était tissé de bruits insignifiants.  Le clapotis de l’eau, le vent dans les arbres et en filigrane la ritournelle d’Eric qui recalculait comme une machine déréglée : « … mesure de superficie… hauteur de clôture réglementaire…   distance requise…  normes municipales… »

Le dessein de Xavier était-il atteint ?  Avait-il réussi ?  Était-ce un véritable suicide ou un geste ludique dont il ignorait la portée morbide ?  Un an plus tard, jour pour jour, à l’heure précise de sa mort, j’en étais à me reposer ces questions pour la millième fois quand j’ai entendu quelqu’un appeler « Lustucru ».  Ma tête s’est retournée d’elle-même sans crier gare, amenant mon regard à croiser celle d’un chat noir nageant gracieusement dans la piscine.  Il me regardait.  Dès qu’il fût sorti de l’eau, le félin lugubre s’est éloigné lentement, toujours en me toisant, d’un air satisfait.  Pantoise, je suis restée figée une éternité, me demandant si cette vision relevait du réel ou de mon imagination. 

C’est là que tout a réellement basculé…

10 Commentaires

  1. Mais qu’est-ce qui a basculé? La mère, dans la piscine à son tour? Je refuse, ce serait trop macabre. On veut savoir la suite. J’imagine que Lustucru a apporté une réponse aux pauvres parents en deuil, soit un certain baume sur leur douleur… C’est drôlement triste pour une nouvelle. Mais je continue de croire que plus les styles d’écriture et les genres (policier, dramatique, romantique, horreur, comique, absurde, « name it » etc.) différeront les uns des autres, plus nous aurons de plaisir dans ce club. Bravo pour votre belle plume qui crée du suspense.

  2. Merci beaucoup pour ce commentaire généreux :) Je sens que je vais bien m’amuser ici, comme vous dites (tu dis?), les styles s’annoncent très variés… Au plaisir de vous (te?) relire!
    France
    PS: Pour ce qui est de la suite, je n’ai vraiment « au-cu-ne » idée de ce que le suspense de la fin sous-entend et je serais bien embêtée de l’écrire alors, à chacun sa suite, macabre ou rédemptrice ;)

  3. ok tutoyons-nous allon-y pas de gêne. J’essayais seulement d’avoir l’air polie pour ajouter un peu de romantisme à ce mystérieux club à la limite. Mais même si tu t’appelles France on est pas en France tout de même. Au plaisir!

  4. « allons-y » plutôt

  5. Ce texte me donne des frissons à chaque lecture… il très percutant et bien équilibré. Il est très bien écrit et je ne trouve pas de commentaire précis à formuler.
    Seulement qu’une vague impression, je ne sais pourquoi, que ma lecture m’incite parfois à relire les phrases précédentes en boucles, peut-être serait-ce lié à certaines phrases chargées qui affectent le rythme.
    Mais dans l’ensemble, c’est impeccable ! Bravo !

  6. Bonjour France,

    Ta nouvelle est vraiment bonne et touchante. J’ai peu de commentaires à formuler, car ton texte est vraiment bien ainsi. Juste un petit point, en fait, une petite virgule. Dans la phrase:« Il nous laissa « vivants » à compter les heures qui depuis nous ont paru des siècles…», après« vivants», j’ajouterais une virgule, pour le souffle de la lecture. – mais j’ai la virgulite aigue, alors…
    Et cette phrase, qui paraît simple au premier abord:«Son corps si vite inerte, mais encore chaud semblait immense. » est vraiment belle et lourde de sens.

  7. Merci Caroline!
    Jean-François a commenté mon texte en parlant de rythme parfois chargé… p.ê. est-ce aussi en lien avec la ponctuation. Je vais tâcher de revoir ça d’ici la fin du mois.
    Bonne journée!

  8. Voici la version remaniée… Merci pour vos commentaires!

  9. Salut France,

    Bravo pour ce texte touchant, dramatique, avec une grosse touche lugubre et diabolique avec l’idée d’un regard « perverti, suicidaire, malicieux, défiant, rusé » d’un enfant de 5 ans… Ce même regard et attitude que l’on retrouve en chute finale avec un chat noir qui incarne en quelque sorte l’âme perdue de son fils, j’imagine. D’autant plus « doucement » épeurant, dérangement et désincarné parce que les chats n’aiment pas nager…

    Félicitations. Mais, il faut toujours au moins une critique pour améliorer. Lol L’utilisation du mot « morbide » me semble erronée dans la phrase : « Était-ce un véritable suicide ou un geste ludique dont il ignorait la portée morbide ? » Je crois plutôt que c’est le mot « mortelle » que tu voulais dire. « Morbide » fait plutôt référence à une maladie ou à un déséquilibre moral ou mental.

    Encore bravo ! Rendez-vous au prochain défi !!!

    1. Merci Sylvain! Je suis contente que tu notes le côté « épeurant » du fait que le chat nage lentement!!! C’était tout à fait l’effet que je souhaitais!!! Pour le mot morbide, j’ai vérifié et c’est le mot juste pour ce que je voulais dire: ça peut aussi s’employer pour évoquer quelque chose de macabre ou d’inquiétant… Bonne journée!

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