Gran’enfant

Aix-en-Provence en l’an 1493.

–       Ses yeux… Il fallait voir ses yeux ! Globuleux ! Il n’avait pas de cil, pas de paupière, pas de poil. Dieu ne lui avait pas donné de traits de visage. On ne pouvait pas lui donner d’âge, contait Robert Lahoux, un vieux forgeron itinérant dans toute l’Europe.

Lahoux s’était arrêté pour la nuit à l’auberge des Trois clochers. Il avait payé le service d’écurie pour ses deux chevaux et ses marchandises de commerce. Dans la grande salle à manger, tout en s’empiffrant de victuailles, il racontait une histoire à son auditoire captif, formé de gens de la place et de quelques voyageurs et marchands. C’était l’histoire d’un homme étrange qu’on appelait Gran’enfant. Un grand mince qui provoquait dégoût, horreur et peur à chacun, mais émois, pitié et sollicitude à la fois. Le forgeron tira une gorgée de sa bière et continua.

–       Il était muet. On ne savait pas d’où il venait. Il aurait été trouvé tout petit dans le champ d’un monastère. Imaginez ! Son crâne avait justement la forme d’une graine qu’on plante en terre. C’était qui ? C’était quoi ? Un fruit de la terre ? Une erreur de la nature ?, questionna Lahoux.

Des clients murmurèrent diverses opinions.

–       Moi, mes amis, j’ai voyagé toute ma vie. J’ai longé toutes les mers. Les plus chaudes qui côtoient la terre sacrée du Christ, et les plus froides longeant les terres des ancêtres Vikings de Normandie. Moi, mes amis, partout on m’a parlé des faits et gestes de ce fameux Gran’enfant, poursuivait Lahoux.

–       Où est-ce qu’il allait ?, demanda un gars à la table d’à-côté.

–       Il marchait de village en village, à la recherche de quelque chose dont on ne savait rien. Il était comme ces nouvelles boussoles qu’ont les marins pour retrouver leur Nord en mer, mais une boussole déboussolée, répondit le forgeron.

Au même moment, la femme de l’aubergiste déposa devant lui un autre plat de viandes.

–       Il était agile cet homme. Il marchait souvent lentement mais il pouvait partir en peur et courir comme un cheval, dit Lahoux pour épicer son histoire.

–       Aboutit marchand, ça commence à être long !, cria un client impatient.

–       Un jour, sur un pont, j’ai vu la chose la plus incroyable ! J’en ai des frissons quand j’y repense. Je traversais le Pont-long, pas loin d’ici. Le soleil se couchait et reflétait de teintes orangées sur la rivière bleu sombre. Au moment où j’ai senti quelque chose d’étrange se transformer dans le décor, j’ai remarqué un homme s’approcher de moi, grand et mince vêtu d’une toge noire. Le ciel en feu derrière lui commençait à tourbillonner, continuait le forgeron.

Lahoux pris une mordée de poulet. Il mâcha dans un silence meublé de murmures et de bruits de vaisselle. Puis il reprit la parole.

–       C’était lui !!! Gran’enfant. Enfin devant moi. Un visage sans émotion qui marchait sans but. Au moment de le croiser, j’ai vu une expression d’horreur se peindre sur son visage. Ou bien de joie ? Difficile à dire ! Il regardait derrière moi. Posant ses mains sur ses joues, j’ai vu sa bouche arrondie lâcher un cri sans son. Je me suis retourné pour voir, dit-il en se tournant la tête.

La foule était pendue à ses lèvres.

–       Une grosse boule de lumière descendait lentement au bout du pont. Gran’enfant marcha vers ce feu qui bourdonnait. Il disparut dans l’éclat de lumière. La boule repartit dans les nuages. On a plus jamais revu cet homme qui était sans doute venu du ciel.

6 Commentaires

  1. Ta façon d’écrire nous permet de sentir l’atmosphère autour d’eux, dans cette auberge, en 1493. J’avais l’impression d’être dans la salle. On y crois totalement. Bravo! Je trouve aussi intéressant ce conteur qui fait languir pour manger et qui se fait dire « aboutit ».

    Au milieu du texte, je me suis demandé ce que le conteur voulait qu’on pense de cet homme: laid, perdu, angoissé, agressif, rapide,… Pour la finale, le fait qu’il décrive l’horreur de son visage m’aurait suffit…

    Aurait-il été mieux d’écrire « Grant’enfant » avec un « t », plutôt que d’avoir la sonorité grand’n’enfant ? À toi de voir ta préférence. Dans la phrase « Un jour, sur un pont, […] », le premier « pont » de la phrase n’est pas indispensable.

    Très beau texte pour finir l’année 2011. Félicitation!

  2. Tu as vraiment l’esprit cinématographique dans ton écriture, on a en effet l’impression d’y être. J’aime ta double histoire, c’est le conte sur le conteur qui est encore plus intéressant.

    Mais tu me fais chercher depuis tantôt le nom d’un film à quoi ta nouvelle m’a fait penser mais je ne trouve pas. Ok je te lance le défi. Le titre du film est le nom du personnage bizarre, il est chauve et a la peau blanche, étonnamment intelligent, il vit reclu, il est orphelin, malheureux et incompris. Il réagit intensément à l’électricité et la lumière. Allez, allez aide-moi un peu…

    Bravo, belle inspiration !

  3. Entoucas pour moi, c’est l’histoire de « E.T. » Julie :)) Vraiment super comme chute Sylvain! J’ai lâchée un « hein »! estomacé dans mon salon à la lecture de la conclusion de ton texte! Très imaginatif, le mix des univers de 1493 en Europe et les extra-terrestres. Bravo :) Pour les commentaires constructifs, je seconde ce que ton frère a écrit.
    France xx

  4. oui pourquoi pas E.T ? !! hihi J’avais autre chose en tête mais en fait je me rends compte que mon descriptif s’appliquerait bien. C’est pour dire les extra-terrestre nous fascineront toujours. Je vais devoir éliminer cette option pour mon histoire par contre. Je cherche une source d’inspiration mais ça viendra sûrement.

  5. Jean Robert Bourdage · · Réponse

    Que c’est cruel de n’avoir que quelques mots pour raconter une histoire. J’aurais pris d’avantages de détails.

    Mais bravo! J’aime beaucoup.

  6. Ha !!! On est suspendu à ton texte autant que les clients de l’auberge à Lahoux ! J,ai rigolé ! isa

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