Tyrannie

Dans la taverne de son humble bourg, aucun gentilhomme ne s’y trouvait, particulièrement en un tel soir de finale entre les fameux Habs et les terribles Bruins. Il y régnait une mauvaise humeur généralisée, entrenue par tous ces gérants d’estrade qui s’engueulaient avec pas mal plus de hargne que les chroniqueurs de l’Antichambre.  Pourtant, Jean-Guy, lui, connaissait et appréciait le hockey, réellement, aucunement pour la partisannerie mais seulement pour la beauté du jeu et les finesses des stratégies. Sans faire de bruit, il célébrait intérieurement les buts de chaque équipe lorsque ceux-ci étaient bien effectués. Jean-Guy servait de la bière depuis bientôt 25 ans, toujours ignoré de ses clients ou traité tel un simple laquais à leur service, comme si c’était eux qui avaient le pouvoir absolu sur lui.

Dès le commencement du match, les hommes de Cro-Magnon se comportaient exactement comme il l’avait prévu. Mais Jean-Guy endurait avec le plus grand calme les vulgaires cris de ces insupportables supporters. Par contre, il ne pouvait plus garantir combien de temps, il tiendrait le coup. La dépression le guettait sérieusement si elle ne s’était pas déjà emparée de lui. En fait, il n’en voulait qu’à lui-même de s’être jeté dans cette souricière.

Durant la prolongation tant attendue de tous, Jean-Guy, en grand pensif qu’il était, tombait souvent dans la lune pour s’extraire de cet enfer nocturne.

« Hé, l’aubergiste, réveille pis amène-moi à boire. Et que ça saute, ça fait deux fois que je t’appelle! » beugla l’un des impolis assoiffés, en claquant incessamment des doigts.

Ce n’est pas sans difficulté que Jean-Guy réussit à conserver son éternelle classe hautement respectable, en lui répondant élégamment : «Que puis-je vous servir, monsieur?»

Il reçut en plein visage : «De la broue ostie! Je prendrai sûrement pas ton petit vin de tapette. » suivi de gros rires bien gras.

Ce fut la goutte qui fit déborder le pichet, si l’on peut dire.  Dans ce grand rassemblement de sportifs de salon barbare, il décida de sortir de son mutisme, son garde-robe à lui, pour affronter la meute.

« Ma gang de trous de cul, je suis pus capable. Je ferme la place! Sacrez votre camp, je veux plus voir personne icitte. Si vous avez pas disparus dans 5 minutes, j’appelle la police, criss! »

Personne ne pouvait imaginer la cohue qu’il créa ainsi en cette fin de match ou les prochaines minutes s’annonçaient les plus décisives et cruciales pour les amateurs acharnés se trémoussant devant lui. La bagarre finit par éclater entre tous ces ivrognes hystériques. Jean-Guy, voulant abréger ses souffrances, prit sous le comptoir son Febreze en aérosol et alluma son briquet. Avant même que la glorieuse coupe Stanley ne puisse faire son apparition, des derniers tyrannosaures de cette espèce, il assura lui-même la disparition.

15 Commentaires

  1. Ce mélange d’univers chevaleresques du hockey et de la brasserie est enveloppant. C’est très efficace. J’aurais cru que les ivrognes se seraient ligués contre le serveur mais, c’est clair, la fin est surprenante !

  2. Merci de tes commentaires. Je sais, c’est sans doute l’utilisation du Febreze pour faire tout exploser qui a dû te surprendre. :O)

  3. lafilleautourdubloc · · Réponse

    Mais c’est enlevant comme histoire! On a bien le goût de se liguer avec lui pour promouvoir la vision sportive de ce gentilhomme.

    1. Merci de ton commentaire la filleautourdubloc. La vision sportive de cette homme est inspiré de mom amoureux. Mais je ne pense pas qu’il à le côté kamikaze de mon personnage. Du moins, je l’espère…

  4. Les commentaires des personnages sont savoureux et étonnes. Et celui de l’auteur tel que ; «La goutte qui fait déborder le pichet !» mérite un droit d’auteur et des levés de boc pour nos prochaines beuvries ma chère! J’ai un faible pour ce genre de déroute…Où l’habitude veut que ;le dépressif s’élimine seul et abandonné à son triste sort…Mais non ! Ici, c’est la fin des dynosores ! Belle finale! merci j,ai eu du fun! isa

  5. Merci Isa pour tes commentaires! J’aime ça on commence à ajouter des nouveaux participants du moins pour les commentaires. Qui sait on pourra peut-être vous lire éventuellement… Je dois avouer que cette « goutte qui fait déborder » est inspirée directement (ou volée) d’un récent écrit de ma mère qui jouait elle aussi avec cette expression mais d’une autre manière. Alors je lui remets le prix du droit d’auteur pour la goutte. Je crois qu’elle m’habitait au moment de ma propre écriture. En effet, faire sauter la baraque, c’est un maudit beau défoulement. Vaut mieux le faire par écrit. Et les dinosaures, mon fils en dessine tous les jours ces temps-ci alors je connais tous sur eux.

  6. Je viens de relire ton texte Julie et je l’aime beaucoup. Tu réussis à nous faire rire tout en ayant un propos sur une réalité que tu côtoies, le gars qui aime un sport pour sa beauté et un autre gars qui trippe sur les dinosaures. En plus, une mère qui t’inspire des métaphores… On voit que tu t’amuses quand tu écris et tu le fais bien. J’aime te lire et j’aime aussi quand tu me donnes des idées sur mon écriture, c’est toujours enrichissant.

  7. Allo Julie :) En passant, j’ai bien aimé ton texte procrastiné dans les 2 sens (propre et figuré) !
    Et pour ce texte-ci, voici mes commentaires. Tout d’abord, l’histoire est vraiment originale. Et le suspense monte bien jusqu’au boom final ;) On ne sent pas le parcours obligé, tu utilise bien les mots imposés. En plus, tu as évité le thème qui venait avec ces mots (on n’est pas dans une histoire de bourg et de gentilhomme).
    Quelques petits trucs qui m’ont semblé incorrects au niveau de la formulation : « Il y régnait une mauvaise humeur ambiante » . Il me semble que la mauvaise humeur règne OU est ambiante, pas les deux à la fois. « (…) avec tous ces gérants d’estrade qui s’engueulaient avec pas (…) » Il y a « avec » deux fois dans la même phrase. Et finalement : « Avant même que la glorieuse coupe Stanley ne puisse faire son apparition, des derniers tyrannosaures de cette espèce, il en assura lui-même la disparition ». Il me semble que tu dois enlever le « en » , qui n’est pas nécessaire…
    Voilà, tu verras ce qui est pertinent dans ces quelques points. Bonne journée !

  8. Merci encore France pour tes bons commentaires judicieux et ton oeil de lynx. En bonne élève que je suis, j’ai fait mes corrections selon tes suggestions. J’étais moins convaincue d’éliminer « régnait » ou « ambiante » qui semblaient créer un pléonasme mais finalement tout en modifiant le « avec » qui suivait, j’ai trouvé une façon d’exprimer mon idée qui me semble plus percutante.

    J’ai en effet évité volontairement l’époque dans laquelle les mots des Trois mousquetaires nous plongeaient en utilisant une entourloupette en passant par l’émission L’Antichambre. J’avoue que jamais je n’aurais cru dans ma vie écrire sur ce sujet. C’est fou ce que l’Entonnoir nous fait faire.

    J’ai bien hâte de te lire!

  9. Merci aussi Mme Thibaudeau pour vos commentaires! ;o). En effet je m’amuse beaucoup et je prends ça de toi, de m’inspirer davantage de ce qui m’entoure sans nécessairement en faire toujours des histoires autobiographiques. Seulement piger dans notre matériel personnel comme on fait du bricolage. Ça donne un peu de chair à notre os.

  10. Jean Robert Bourdage · · Réponse

    Je me rends compte que j’ai commenté ton conte sur Facebook, mais pas ici. Mais je réitère, bravo!

    J’aime l’opposition du langage vs la situation. Un peu comme ce vieux sketch des Cyniques où René Lecavalier décrit la bataille des Plaines d’Abraham.

    :-)

  11. Hum, Il faudrait que je revisionne ce sketch des Cyniques. C’est loin dans ma mémoire mais je comprends tout à fait ce que tu veux dire. C’est un art aussi de remarquer ce qui ressort dans le style d’un texte. Tu sembles voir juste, car sans même l’avoir conscientisé, cette opposition correspond à un humour qui m’enchante.

  12. Mathieu Guénette · · Réponse

    Je réalise que je n’avais pas vu encore tes textes sur ton site. Je vais te suivre à partir de maintenant.
    Est-ce que le personnage qui connaît et apprécie réellement le hockey s’inspire un peu de Michel? J’ai l’impression de le reconnaître un peu par la description que tu en fais dans le premier paragraphe, quand tu parles de beauté du jeu et de finesse des stratégies.

    1. KMerci de me suivre Mahieu, yé j’aurai un nouveau fan, ça m’encouragera encore plus à écrire. En plein dans le mille, tu as vu juste. Disons qu’en fait je me suis inspiré de Michel pour cet aspect du personnage mais comme j’ai dit plus haut, j’ai tout de même inventé son côté kamikaze pour reprendre ton expression.

      J’écrirai un nouveau texte que je publierai cet pm (pour respecter la date limite bien sûr). Ça fait presque 5 jours qu’il mijote dans ma tête, je crois qu’il est bien cuit.

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