L’Oubliée

Un vendredi soir de pluie,

rien au programme, que de l’ennui.

J’entends la sonnette.

J’ouvre ma porte, inconsciemment, presque par mégarde.

J’avais baissé ma garde.

La voilà,

elle est là,

sur le seuil.

Je la reconnais,

c’est bien elle.

À moitié nue,

grelottant de froid

avec sa camisole déglinguée

et son air d’adolescente naïve et perdue

bien qu’elle ait vieilli.

Sa peau en montre les marques

mais au fond d’elle, toujours aussi vive.

Son regard me traque dans le noir.

Menaçante, effrayante

mais à la fois enivrante, attirante.

Après toutes ces années,

elle me retrouve.

Je ne sais plus si c’est elle qui m’ait abandonnée

ou si c’est moi qui l’ai forcée à me laisser.

Je croyais l’avoir ensevelie

dans l’oubli

pour de bon.

Mais non, j’aurais dû me douter.

On ne peut pas effacer complètement toutes les traces

dans le disque dur de notre mémoire.

Du même coup, tant de souvenirs enfouis remontent à la surface.

Pourquoi est-elle revenue?

Pour me narguer?

Me montrer que je ne me débarrasserai jamais d’elle?

Je croyais avoir créé suffisamment de distance entre elle et moi,

puis avoir comblé, meublé cette distance de tant d’objets, de projets, de gens, de mots, de distractions, d’occupations et même de procréation,

que je ne pourrais plus l’apercevoir, ni me rappeler d’elle.

Je me trompais.

La revoir soudainement me la fait paraître étrangère

mais plus je la regarde face à face, plus elle me devient familière.

Comme si elle n’avait jamais quitté notre maison.

Je dis bien « notre » maison,

car elle est encore chez elle.

Je le vois bien comment elle s’est incrustée depuis si longtemps,

indélogeable.

Ça ne sert à rien de lutter,

de la fuir

ou de l’haïr,

elle restera à tout jamais.

Je t’ai toujours aimée même si je croyais t’avoir bien cachée.

Derrière cette porte d’un miroir égratigné

par le temps qui passe.

Il ne me reste plus qu’à t’apprivoiser,

à apprendre à mieux t’aimer,

à me lancer dans tes bras,

pour créer,

 avec toi,

ma chère peur du vide.

8 Commentaires

  1. Jean Robert Bourdage · · Réponse

    J’adore!!!! L’émotion est palpable.

    Et quel beau mystère. Bravo.

    (un seul petit truc, je changerais la mise en page, plus aérée, peut-être comme un poème ou un texte de Garneau)

    1. Merci Jean-Robe ! Très bonne idée ta suggestion d’espacement. Faut bien apprivoiser le vide après tout. Je voyais ça un peu comme un poème d’ailleurs avec une certaine respiration. Et en plus, pas trop forçant comme changement. (C’est que je suis un peu paresseuse une fois le texte écrit.)

  2. Mathieu Guénette · · Réponse

    Tu vois, je ne savais pas que tu pouvais avoir peur du vide. Tu dis aimer cette peur, je suis curieux de savoir à tes yeux, quelle forme, cette peur prend exactement. Qu’est-ce qui la déclenche? Qu’est-ce qu’elle cherche à te communiquer? Je trouve qu’il y a une grande soif d’authenticité dans ce que tu exprimes. J’aime beaucoup le ton introspectif que tu prends, car ça me rejoint et j’ai l’impression de me rapprocher un peu plus de la personne que tu es.

    1. Ouf j’aime bien ton regard psychanalitique de la chose. C’est en effet le texte le plus intime et introspectif que j’ai livré jusqu’à ce jour. Comme je t’ai dit, j’ai été inspirée toute la semaine du thème de la mémoire avec plein de coïncidences. Tu ne te doutais pas que je pouvais avoir peur du vide. Pourtant qui n’a pas cette peur réellement? Tu en parlais toi-même sur ton site chercheurdesens.com. Plus on s’occupe, plus on en a peur à mon avis. Mais je commence à réaliser qu’il fallait laisser une place au vide pour créer et accueillir du nouveau dans notre vie. Un des éléments déclencheurs? Juste un exemple tout récent, très concret. Vendredi dernier, j’ai pris congé. J’ai un stage de karaté et je veux aussi me préparer pour aller à l’auberge et partir rapidement le soir. Ma journée est toute programmée d’avance même si je me suis accordée un congé. J’arrive une heure en retard au stage car j’avais mal compris à quelle heure c’était. Je suis toute débalancée, triste de l’avoir manquée. J’ai trop de temps inattendu devanat moi. Ça m’a pris une heure à m’en remettre même si je fais du karaté 3 fois par semaine et que je pourrai reprendre le stage plus tard. Je me disais je suis folle ou quoi? Profites-en. Mais encore là. Devais-je me garocher au cinéma pour me distraire? Mais non pourquoi pas pondre un texte sur la mémoire. Alors j’ai plongé dans mes souvenirs jusqu’à temps que je rencontre cette peur du vide. Bon mon explication est plus longue que mon texte. C’est bien moi. Je suis contente que ce soit ton tour d’apprendre à mieux me connaître via mes textes. C’est qu’on se révèle d’un autre angle.

  3. Énigmatique, sans contexte! Tu entres avec brio dans la profondeur de l’émotion. J’aurais aimé voir davantage le « paysage » autour du narrateur… Mais, l’émotion, c’est aussi une dimension du paysage, et tu la décris avec talent. Bravo!

    1. Merci de tes commentaires Jean-Fran ! Je sais que dans ton défi, il y avait cet aspect descriptif du paysage. C’est pourquoi j’ai voulu laisser entendre que ça se passait derrière une porte d’une maison ou qq chose comme ça. Mais en même temps comme c’était plutôt une porte intérieure, je n’osais pas trop entrer dans les détails physiques. J’ai évité aussi qu’on sache le genre du narrateur ou narratrice. Finalement, j’ai appris à apprécier la contrainte plus large mais elle m’a fait creuser davantage. C’est d’ailleurs relié à mon sujet cette difficulté que j’éprouvais avec ton défi. Je me suis alors créer moi-même une contrainte avec une banque de mots pour finalement les laisser complètement de côté et repartir avec ma dernière expression expression seulement. C’est mon texte préféré d’ailleurs.

  4. Après mure réflexion, j’ai réalisé qu’un contexte plus précis et une description légèrement plus détaillée comme J-F suggérait, aiderait à imager l’antagoniste principal pour mieux nous orienter dans une certaine direction pour permettre un meilleur revirement de situation. Plutôt que de rester dans un contexte plus flou et abstrait. Vous me direz ce que vous en pensez. Le défi n’est pas fini, on a jusqu’à minuit si on veut M. le maître du jeu! ;o)

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