Ouroboros

– Je comprends rien aux filles…

– Arrête de niaiser, Jeff, il faut juste que t’apprennes à lire les signes.

– De quoi tu parles? Jusqu’ici tes conneries ne nous ont pas aidées. À ce que je sache, on est encore deux petits innocents, tout seul en train de contempler, de loin, les f…Ah non! Regarde ça…ah! C’est quoi ces jambes là!? Ça fait juste mal…

Mathieu secoue la tête, fixant la même vision désolante qui m’a poussé à m’exclamer. Charlotte, la plus belle fille du secondaire 4 vient de grimper sur la balustrade et se penche vers l’avant en tentant d’attraper un perroquet aux plumes d’un vert criard.

– Je pense qu’elle le fait exprès, dit Mathieu avec sérieux. Elle veut qu’on la regarde et…oui c’est clair! Elle nous demande d’aller l’aider!

Mon bon ami Mathieu m’assure quotidiennement qu’il est passé maître dans l’art de déchiffrer la gestuelle. Le plus drôle dans tout ça? Je le crois sur parole : il a lu beaucoup de livres sur le sujet, alors comment pourrait-il se tromper?

Malgré tout, je n’ai tout simplement pas le courage de m’avancer vers elle. Je baisse la tête et examine avec détachement le sol de la jungle artificielle. Notre visite au Biodôme était pourtant riche de promesses, les sorties de classes étant le théâtre parfait pour la conception et l’écroulement des couples. Une chose étrange attire mon regard. Je replace mes lunettes, intrigué. Non, j’ai bien vu. Entre deux pierres, un serpent forme un cercle parfait, dévorant sa propre queue.

– Heille, regarde ça!

Je donne un coup de coude à Mathieu pour attirer son attention, mais il ne peut détourner la tête des longues jambes de Charlotte. L’imitant, je l’examine de plus près. Sa jupe est outrageusement courte et offre une vue splendide sur une peau qui doit être si douce, si…

Sans préambule, Charlotte tourne la tête vers nous. Vers moi. De son regard, elle franchit mes masques et mes murailles en un rien de temps. Un vertige me prend. Puis, quand elle me sourit, mon système nerveux m’électrocute. Le choc est si vif que je crois avoir posé les mains sur une barrière électrique. Après quelques secondes recelant un  goût d’éternité, elle brise enfin le charme, me laissant avec une légère impression de deuil.

Mathieu se retourne vers moi. Ses sourcils rejoignent presque l’orée de sa chevelure.

– Bon, là il faut que tu ailles. Ça ne pourrait pas être plus clair.

– Ben non, elle a juste senti qu’on la regardait.

– Arrête. Elle t’a souri! ET elle a passé une main dans ses cheveux. Pas n’importe laquelle : la main gauche!

Avant même d’avoir pris le temps de réfléchir, je me surprends en train d’avancer vers Charlotte. Elle a détecté mon approche. Je ne peux plus reculer. Me tenant à une distance respectable, j’attends qu’elle se retourne. Elle semble m’ignorer savamment. Je me racle la gorge et elle me regarde enfin. Son visage est complètement fermé; il a perdu son sourire.

– Salut Charlotte. Comment trouves-tu la jungle amazonienne? J’ai comme l’impression que t’aimes bien les perroquets? Je me trompe?

– Hum…ils sont corrects, je suppose.

Je me creuse les méninges pour trouver LA phrase qui fera pencher la balance en ma faveur

– Si ça te tente, on peut faire le tour ensemble..

– Non, les filles m’attendent

– OK…ben, on va se reparler dans l’autobus

– Je pense pas non.

Abasourdi, je reviens vers Mathieu et pose le front contre la rampe de fer.

– Je comprends rien aux filles…

4 Commentaires

  1. Ce texte nous transporte à l’aube de la vie amoureuse… Tu réussis à créer un suspense autour d’une situation courante de la vie adolescente et à nous faire vivre ses émotions. On est impatient de découvrir comment le pauvre jeune homme va se planter!!! Bravo pour ce texte!

  2. Ton titre m’a beaucoup intrigué. Je ne connaissais point ce terme pour nommer le serpent qui se mange la queue. Ça représente donc un merveilleux cercle vicieux ton histoire. (Ok je cesse les expressions tendancieuses dès maintenant devant ces jeunes personnes!) Pour moi, si l’on sent son coeur battre en lisant, c’est que le suspense est réussi. Bravo! Et ne t’en fais pas, je ne comprends rien de plus aux filles que les garçons.

  3. Merci pour les encouragements! Je viens de recevoir les commentaires très dures d’un éditeur pour mon premier roman et vos commentaires pansent mes plaies!

  4. Je me disais justement que je trouvais que tu étais un auteur de talent. Ma mère m’a d’ailleurs fait un commentaire dans ce sens, ce matin, à propos de ton écriture. Bien contente de t’accueillir dans notre groupe où l’écriture est une partie de plaisir.

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