Le miroir de l’âme

« Je veux mon présent!» me lance-t-il, comme je le prends dans mes bras. J’ai horreur de ne pas savoir quoi lui offrir pour lui faire plaisir à son anniversaire. Cette phrase m’était-elle destinée? A-t-il encore le désir d’une montre Rolex? Ses rares mots étaient d’une surprenante élocution. Peut-il guérir son aphasie, après trois ans de mutisme à se laisser traîner dans son lit? Je constate que celui-ci est mouillé d’ailleurs. Ce n’est qu’un petit accident. Il a l’air bête mais il doit seulement avoir envie. Il me regarde intensément avec ses grands yeux de chien. En le lâchant sur sa chaise, je pourrais l’aider à rouler jusqu’à la toilette. Une vraie punition, il faudrait payer un préposé pour s’occuper de ces trucs-là. Sans blague, après cette réconfortante parole, je lui dois  mon pardon pour son incontinence involontaire. J’essaie de ne pas trop le prendre en pitié. Il a sûrement besoin d’aide pour aller à la selle mais c’est plus fort que moi, c’est presqu’animal, j’ai un refoulement, un dégoût incontrôlable. À travers la glace, j’aperçois sa canine  désirant croquer cette pêche, le dernier fruit du panier ayant encore de l’allure. Pris sur le vif, j’en oublie sa malheureuse fuite et l’échappe imprudemment sur son matelas humide. Je prends une brosse pour chasser sa mèche lui tombant sans cesse dans l’œil. J’espère une bonne réception de sa part de mon tendre geste. J’ose me rapprocher, je le câline. Il n’est plus très alerte. Il n’agit plus de son libre arbitre. Soudain je frémis, je ne sens plus son cœur battre.

Mon esprit s’en est allé sans dessus dessous. J’avais perdu tous mes sens. Ça ne servait plus à rien d’en chercher un, ma vie n’avait désormais plus de sens. Cette mort m’a plongé à nouveau dans les méandres dans lesquels mon invalide ami avait plongé autrefois. Son esprit m’y transporta bien malgré moi.

Je voulus le battre ce sans-cœur. « Cet arbitre corrompu ne sera plus jamais libre, câline! » Immédiatement après que l’alerte ait sonné, j’évitai la réception de l’après-match et l’amenai dans l’œil de la tempête. Un coéquipier de mèche avec moi m’invita au préalable à prendre une brosse pour nous donner un vif courage. Après notre fuite à vive allure, aussitôt sorti de la voiture, le fruit de notre pêche désira s’enfuir. Je relâchai la laisse de ma fidèle canine qui bondit sur lui pour l’immobiliser sur la glace. Sur le dos de l’animal, juste au-dessus d’un refoulement d’égout, je tins ce salaud en selle, bien qu’incontrôlable. « Pitié…  C’était involontaire de ma part…» supplia-t-il. « Pardon? Est-ce que je t’ai permis de m’adresser la parole?  Tu vas payer pour cette injuste punition que tu nous as collée. Oh, tu es tout sale, on va te faire ta toilette…» En réfléchissant, je pris ma blague à tabac pour me rouler une cigarette sur le chien de mon fusil, tout en ne le lâchant pas des yeux. J’eus alors envie de créer un bête accident.  Lorsqu’on s’est déjà mouillé, aussi bien aller jusqu’au bout. Avant que l’on constate mes gestes dans un procès, je dus le traîner où il méritait d’aller. Dans le lit de la rivière, nous le jetâmes du pont que nous traversâmes. Sous le choc de l’eau glaciale, il sortit de son mutisme, dans un ultime aveu faisant montre de son désir pour sa destinée. Son cri désespéré, dévoilant à la fois son plaisir de vivre et l’horreur d’en finir, parcourut le bras de cette rivière pour se répandre dans les affluents de ma culpabilité :  « Je veux mon présent! »

7 Commentaires

  1. Wow! Julie, tu n’as pas froid aux yeux! Tu as relevé un double défi en t’imposant une boucle de mots en plus de la contrainte de la phrase identique au début et la fin. Et tout tourne autour du « sens »! Tout à fait époustouflant!

  2. Merci de tes commentaires enthoutous!! J’aime tellement de voir les surprises que ça donne les mots imposés que je m’en suis imposée moi-même pour trouver des mots à 2 sens autant que possible. Mais j’ai f9ini par en ajouter en bas puis en haut et encore en bas, etc… C’est comme un miroir magique ou un papillon. C’est même un exercice quelque peu mathématique et finalement on m’a dit surréaliste. C’est vrai puisque j’ai réalsié comme j’ai écrit sur ma page Facebook que jouer avec les mots c’est comme jouer avec les images en faisant un collage ou dans les rêves avec les divers événements et personnages. On les assemble de manière un peu inconsciente comme un jeu et ensuite on y trouve une sens. Ça dévoile quand même des choses bizarres… J’ai bcp aimé l’exercice mais je me suis couchée aux petites heures à cause de ça. Ça me force à chauqe fois de créer mais ensuite, ça me réjouis tellement surtout quand je suis lue par des lecteurs fidèles comme toi. Merci encore pour l’Entonnoir. Tu pourrais aussi l’appeler la Pompe ou le Débloqueur.

  3. J’ai fait encore quelques petites modifications (J’ai même pu ajouter encore 2 mots en gras tout en restant à 600 mots.). Mais je me demande encore si c’est mieux: « J’ai besoin du présent! » ou « Je veux le présent! » comme j’avais écrit au début. C’est la partie interactive de mon jeu. Signalez 1 si vous votez pour « J’ai besoin » et 2 si vous votez pour « Je veux ».

  4. Bon vous semblez tous partis en vacances, alors j’ai moi-même trancher pour ma phrase en optant pour une 3e option. Bon été à tous!!

  5. Salut Julie! Je pense que la 3e option est effectivement le bon choix. C’est, comme l’a dit Jean-François, un texte très impressionnant. Je n’ai jamais tenté l’exercise. Je crois que pour le mois d’aout, je vais me donner un défi du genre (pas de « e » ou pas de « a »). Je ne suis pas certain de la méthode que tu as employé, mais ça me rappelle vaguement le « surréalisme » de l’écriture automatique.

    1. Merci de tes commentaires Jean-Philippe. Ouui en effet ça s’apparente tout à fait à l’écriture automatique du surréalisme. Je suis partie avec l’idée d’une même phrase qui pourrait vouloir dire deux choses différentes avec les mêmes mots pour le début et la fin. Puis je me suis amusée à construire un texte avec des mots qui ont un double sens. Puis j’ai nourri à la fois le texte du haut et du bas à chaque fois que j’avais une nouvelle trouvaille d’un mot que je pouvais utiliser autrement. Ça m’a donné un texte qui m’a surpris moi-même et auquel j’ai pu chercher ou non un sens après coup. C’est la beauté d’utiliser des contraintes ou des défis d’écritiure comme propose l’Entonnoir pour écrire. Je réalise que notre cerveau trouve des histoires qu’on aurait pas pondu de soi-même avec nos vieux thèmes qui nous hantent et qui dévoile un peu notre inconscient.

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