Bleu à l’âme

Ta chambre était sens dessus dessous quand j’y suis arrivée. Je me repose enfin sur une de tes deux chaises brunes à l’osier verdi. Il me passe par l’esprit que cette deuxième chaise n’a peut-être jamais servi à personne d’autre. Je ne te connais pas d’ami.

Ta garde-robe est tellement remplie de cochonneries de toutes sortes que j’ai dû accrocher, derrière ton lit, tes chemises bleues éparpillées un peu partout. Bien qu’elles soient dues pour être lavées. Elles sentent la sueur et le goudron à plein nez. On dirait que tu n’aimes qu’une seule couleur. Je n’ai retrouvé que des vêtements bleus chez toi, y compris tes blue jeans.  C’est vrai que tu as été col bleu. Je me demande si tu avais choisi ton métier pour sa couleur ou si c’est la couleur bleue qui avait choisi de te simplifier la vie. Avoue que tu n’as jamais aimé te casser la tête. Ironie du sort, ta tête s’est cassée toute seule, bien malgré toi. Les murs de ta chambre sont d’un bleu triste défraîchi. La fumée y a laissé ses traces, tout comme dans ton corps.

J’ai ramassé ta pipe qui traînait sur ta chaise près de ton lit. Des mégots de cigarettes avaient tout beurré de noir le plancher de bois, qui, franchement, mériterait une bonne teinture. On voit encore l’empreinte de tes doigts sales sur la serviette grise tenant sur son crochet dans toute sa raideur. C’est une honte de voir le pot à eau antique que tu as hérité de notre grand-mère. Il est tellement jauni à l’intérieur que je me demande si tu l’utilisais comme pot de chambre pour ne pas avoir à te lever la nuit.

Tu n’as pas toujours été paresseux. Autrefois, tu étais un grand gaillard, un travailleur, solide comme du roc. Mais avec tout le poids que tu as accumulé avec les années… Enfin… Je réalise maintenant que tu devais souffrir terriblement, même si tu n’as jamais osé te plaindre. J’aurais dû comprendre ton appel à l’aide, sous entendu. Les mots n’ont jamais été ta grande force. Moi non plus d’ailleurs, lorsque je me retrouvais devant tes yeux bleus sombres.

Mais ceux-ci avaient une flamme jaune vif, enfouie tout au fond. Peu de gens ont vu cette flamme mais moi si, une seule fois. Lorsque tu m’as montré avec une pointe de fierté, le portrait que tu avais fait de moi. Je ne m’y attendais vraiment pas. Je… je ne me sentais pas à la hauteur. Et voilà que je retrouve ce tableau, au-dessus de ton lit, juste à la hauteur de mes yeux. Tu l’as mis à droite d’un portrait de toi, dans tes belles années. Je ne savais même pas que tu peignais. Même si ta technique semble un peu maladroite; je ne sais pas trop, en fait je ne connais rien là-dedans… C’est seulement que je ne reconnaissais pas vraiment mon visage mais je comprends peut-être enfin ce que tu as voulu me dire. Enfin, un peu tard, un peu trop tard.

Je me suis sentie comme une vraie Madame Blancheville, frottant frénétiquement ta chambre pour que tout redevienne, tant bien que mal, plus blanc que blanc. Mais je ne peux plus rien d’autre pour toi. Adieu mon frère.

23 Commentaires

  1. Je vous le dis tout de suite, je crois que c’est un de mes textes préféré à l’Entonnoir, parmi les miens bien sûr. Je fais comme Sylvain, vous avez droit à 2 versions, ma 1ère en bas en italique et ma 2e tout au haut. J’aimerais savoir laquelle vous préférez. Elles sont faciles à distinguer.

  2. Après une première lecture, un beau bravo pour « ton texte préféré à l’Entonnoir ». ;) C’est certain que je préfère la 2eme version, celle qui tutoie son frère. C’est plus intimiste. Intéressant de ne pas te laisser tenter par l’univers de Van Gogh ou de ne pas faire de ce Vincent à l’oreille coupée un de tes personnages. Dans mon cas, j’ai eu envie justement de décrire ce passage difficile de sa vie. Mais pour en faire un personnage, ça suppose un peu de recherche historique. Alors je jongle avec des idées… rien d’entamé.

  3. Tu étais très inspirée! Bravo! Il y a de la texture dans ce texte, comme les vague des traits de pinceau sur la toile.

    1. Merci aussi Jean-François. On peut dire que les frères sont connectés ce soir. C’est trippant d’écrire et d’être lue dans le même soir. Deux lecteurs, vous me comblez déjà. J’aime ton commentaire bien inspiré aussi d’ailleurs, c’est une belle image. C’est vrai qu’il y a plusieurs couches, c’est pour ça que cette histoire me touche. Et pourtant, elle est tellement ordinaire. C’est la vie de tant de gens, d’avoir de la difficulté à communiquer, de vivre et mourir dans la solitude.

  4. Et merci Sylvain pour ton commentaire presqu’instantané. C’est très encourageant pour la modeste auteure que je suis. Le flash de le réécrire en parlant à son frère m’est venu tout de suite après. Alors comme la 2e idée était encore toute fraîche, j’ai voulu faire comme toi en partageant mes 2 versions. Mais j’ai réalisé, comme je viens d’écrire sur Facebook, que l’on fait aussi comme Van Gogh avec ses différentes versions d’une même œuvre. Moi j’ai utilisé sa 3e version en passant. En effet, j’ai décidé de me laisser inspirer parce que mes yeux voyaient et non par l’histoire du peintre et son époque. Par contre, il y a quelques clins d’œil à Van Gogh, tel que la pipe sur la chaise qui est en fait une autre œuvre de Van Gogh que j’ai vue par hasard et qui m’a aidée à imaginer les personnages. De plus, on apprend que le frère peignait même si c’était en secret. En comparaison, pour quelqu’un qui ne s’y connait, il pourrait penser aussi que cette œuvre a une « technique maladroite » tel qu’exprime mon personnage, puisque la perspective est distordue. C’est mon record de vitesse de production, je crois que c’est le genre de défi que j’aime par-dessus tout de nous inspirer d’une peinture ou d’une image. Bonne recherche! J’ai bien hâte de te lire.

  5. J’ai enlevé la 1ère version finalement la 2e au TU a remporté la victoire.

  6. J’aime beaucoup ton texte Julie. Il est touchant. On sent la tristesse et la colère de la narratrice. On sent la détresse du frère. C’est un texte très humain. Merci de l’avoir écrit.

  7. Merci pour ton commentaire Noémie, ça me touche aussi. Tu as bien saisi l’état d’esprit de mes 2 protagonistes. En même temps, il y a de l’affection même s’ils n’ont pas vraiment réussi à se rejoindre directement. Merci de me remercier, ça fait tout drôle. :o)

  8. en peu de mots tu nous a bien fait voir les enjeux affectifs, les silences, les non-dits, bravo !

  9. Merci Odile. D’autant plus que pour moi, c’est un objectif difficile à atteindre de dire beaucoup « en peu de mots ».

  10. Tu avais raison Julie, je viens de relire ton texte et il se tient sans plus d’explication. J’étais partie sur une fausse piste en pensant à Théo, le frère de Van Gogh et de leur relation. Ton texte a beaucoup d’émotions, une sorte d’amertume que ressens la sœur. Je suis contente que ce soit ton texte préféré, tu y a mis du cœur.

    1. En effet, on risque de partir sur une fausse piste si l’on croit que mon histoire puisse évoquer celle de Van Gogh mais elle n’en est rien. J’ai choisi de raconter une histoire seulement à partir de ce que mes yeux percevait. Et j’ai tout suite pensé à une chambre d’un proche qui viendrait de mourir et aux sentiments ambigüs qu’un tel lieu et une telle situation pouvaient provoquer. Merci pour ta relecture attentionnée et ton intérêt que tu portes à tout ce que je fais.

  11. Mathieu Guénette · · Réponse

    C’est quand même troublant un texte écrit par ma sœur qui finit avec la phrase « Adieu mon frère » !!!
    Je ne connais pas beaucoup l’univers de Van Gogh. Je ne peux pas émettre des commentaires sur le respect historique du récit. Ce qui m’a intéressé, c’est l’émotion. Tu parles de la solitude et de la difficulté de communication. Ton thème m’inspire également.
    Il y a un personnage qui souffre en silence, ne parvenant plus à s’organiser au quotidien, mais qui a une flamme dans les yeux, même si peu de gens la voient. L’autre personnage a une opinion partagée à son sujet. Il porte des jugements sur le désordre dans la chambre, adoptant un point de vue pratique. Toutefois, d’un autre côté, il admet ne rien connaître à la peinture et il ne se sent pas à la hauteur de faire l’objet d’un portrait. Mépris et admiration. Ces paradoxes m’apparaissent riches. En te lisant, j’apprends à te connaître et découvrir ce qui t’habite.
    À bientôt, ma soeur!

    1. C’est vrai « Qu’à bientôt ma sœur » finit mieux que « Adieu mon frère » mais ne t’en fais pas, il n’y a aucun lien avec toi dans cette nouvelle. Pas plus qu’avec Van Gogh d’ailleurs alors il n’y a pas de recherche à faire sur sa vie. Merci de tes généreux commentaires. Je vois que tu as bien perçu les paradoxes exprimés par mon personnage narratrice. Je voyais davantage une sœur qui parlait à son frère mais c’est vrai qu’il n’y a pas beaucoup d’indices à part le mot « arrivée » et la 3e version de l’œuvre dont je me suis inspirée où l’on voit un portrait de femme. Mais ce n’est qu’un détail car ça aurait aussi bien se passer entre deux frères. Solitude, difficulté de communication, tu as tout vu. Pourquoi j’ai eu envie de parler de ça. C’est sans doute car je lutte fort pour m’éloigner des ces 2 difficultés dont je suis témoin dans la société.

  12. Annie Desrochers · · Réponse

    En lisant ton texte, j’ai eu du plaisir à t’imaginer en train de l’écrire. Je te vois assise devant ton écran d’ordinateur, concentrée à regarder chaque détail de la peinture de Van Gogh. J’aime ta passion sans limite dans tout ce que tu entreprends. Ton texte est sous la forme d’une lettre, sûrement la dernière envoyée d’un frère à un autre frère. C’est une façon intéressante d’amener tes propos.
    « Il me passe par l’esprit que cette deuxième chaise n’a peut-être jamais servi à personne d’autre. Je ne te connais pas d’ami. »
    Ce passage est plein de profondeur et j’aime sa finesse.

    1. Merci Annie, c’est chouette de te lire sur l’Entonnoir et de te faire connaître mon univers d’écriture assez nouveau pour moi. Ton regard d’artiste que j’ai perçu à travers tes films, tes scénarios et tes photos reflète aussi ta grande sensibilité toute en subtilité. Ça m’honore que ce texte ait pu te rejoindre. Je n’avais pas nécessairement pensé que la nouvelle était sous forme de lettre initialement mais simplement une pensée au moment où elle se serait assise sur la chaise après avoir fait le ménage. Mais pour poursuivre l’idée de MIchèle, je crois que si la sœur écrivait cette lettre, elle entamerait son processus de résilience dans son deuil. Alors j’aime l’idée que ce soit une lettre.

  13. Plus j’y pense et plus je crois que tu as touché une grande vérité: la tristesse d’être passé à côté de quelqu’un et qu’on réalise que maintenant qu’il est mort, il est trop tard. Comme le seul recours qu’il reste est d’écrire, ton texte ressemble à une lettre, comme l’a souligné Annie.

  14. Merci à mon fan club familial. ;o) Vous avez le droit d’aller lire et de faire aussi des commentaires à mes collègues de l’Entonnoir si vous en avez envie. Vous constaterez que la variation des textes inspirés d’une même peinture est fort intéressante.

  15. Bonjour ma soeur, surtout je ne voulais pas passez à côté de cette flamme dans le fond de ton oeil bleu,alors je viens juste de lire ton beau texte si touchant. Bravo, on sent bien l’état d’âme du personnage qui, malgré ses différences avec son frère, essait de le comprendre même s’il est un peu tard.

    1. Merci à toi Geneviève pour ta sensibilité. Je me rends compte qu’un des thèmes abordés est aussi la communication à travers l’expression artistique qu’elle soit amateure ou professionnelle. Et même quand les gens autour ont de la misère à comprendre, ça finit par faire son chemin.

  16. Je découvre votre nouvelle, ciselée d’émotion et de délicatesse. Et je me suis laissé captivée.
    Sensibilité à fleur de mots qui restent dans le silence et le secret des personnages…
    Puis j’ai lu les commentaires, entre frères et sœurs qui lui donnent une résonance particulière.

    1. Merci Anélias pour toute cette délicate attention autour de mes personnages et de mes échanges familiaux. Je me sens bien choyée de recevoir cet écho de votre part. Je vous souhaite la bienvenue à l’Entonnoir. Je suis tellement heureuse de constater le petit engouement qui se crée autour et surtout la qualité des gens qui viennent de s’y joindre.

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