Fierté écorchée

Quelle honte! Je suis juchée sur une plate-forme, à mi-hauteur d’un arbre, incapable de poursuivre le parcours. J’observe avec envie une créature ailée qui se permet de me tournoyer autour avec l’air de se moquer de moi. La lumière diffuse du soleil  offre un éclairage doux et serein. C’est joli tout ce vert, mais ça reste que je suis prise au piège : c’est trop haut pour que je saute et retrouve la terre ferme. Tant de branches, et aucune à ma portée pour me soustraire à cette inconfortable situation. Où suis-je? À Arbraska, sur le parcours Expert.

Déjà en grimpant dans le filet au départ, j’ai constaté que mon enfance était loin derrière moi : j’ai sué, j’ai peiné, j’ai cru que mes bras se détacheraient de mon corps, mais j’ai persisté et je suis parvenue à la première plate-forme. Après un agréable trajet en tyrolienne bien mérité, je me suis retrouvée face à un nouveau défi : une tyrolienne inversée. Le but consiste à atteindre la prochaine plate-forme à l’aide de la tyrolienne, mais ça va en montant au lieu de descendre. Je bloque aux trois-quarts du trajet et je n’ai pas assez de force dans les bras pour me hisser plus loin. Je suis inquiète : la tyrolienne ira en descendant lorsque je lâcherai prise, et deux adolescentes se trouvent sur la plate-forme, exactement à l’endroit où j’arriverai à une vitesse vertigineuse. Je les préviens à maintes reprises de s’enlever de mon chemin, mais elles ne m’écoutent pas et continuent de me scander leurs candides conseils  et encouragements. À bout de force, je les préviens une dernière fois : « Tassez-vous les filles, je lâche tout ». Je n’ai que le temps de voir les jeunes filles vertes de peur et bang! Je leur rentre dans le corps. Ce qui amortit ma chute. Tant mieux pour moi. Pauvres petites! Mes nombreuses livres combinées à la descente les envoient directement sur le tronc d’arbre. Dieu merci, elles n’ont pas l’air de s’en faire et elles s’empressent chacune leur tour de poursuivre leur parcours, avec une aisance et une rapidité qui me causent quelques chagrins sur ma jeunesse perdue…

Cette situation étant tout de même prévue par l’administration, j’appelle à l’aide et je vois surgir à travers les feuilles deux jeunes hommes qui viennent me secourir. Une fois bien attachée, un petit élan et hop je regagne le sol.

Comme mon frère poursuit le parcours, je l’observe le nez en l’air en me réjouissant d’être à ma place et non à la sienne. Il doit affronter des parois d’escalade pratiquement lisses avec quelques encoches distancées, des ponts de cordes, et  autres horreurs que je suis même incapable de décrire. Je filme et je prends des photos en espérant qu’il ne sera pas obligé d’abandonner comme sa faible sœur. J’oublie rapidement mon échec. Les petits oiseaux chantent, c’est vert tout autour, le soleil luit et je suis vivante (parce que pendant un instant, lorsque j’étais sur la corde entre deux plate-forme, j’ai bien pensé mourir; physiquement d’abord; de honte ensuite).

Mon frère termine le parcours comme un grand. Je suis fier de lui. Pour être mignonne, je vole une fleur à une abeille pour l’offrir à mon héros de frère. C’était une très belle journée. Et j’ai appris que le ridicule ne tue pas. La souffrance physique éprouvée durant ce parcours m’a fait comprendre que j’étais maintenant loin de mes vertes années.

6 Commentaires

  1. Cool Évelyne chère cousine! Bienvenue dans l’Entonnoir. Qu’elle bonne idée que ce récit d’aventure d’Arbraska. Je sais bien de quoi tu parles puisque j’y suis allée il y a exactement une semaine avec mon neveu Sacha (on a aussi initié Lou). Mais moi je suis un peu maso, alors pardonne-moi mais j’adore ça. Toi, tu m’as fait bien rire avec tes souffrances (pardonne-moi aussi mon manque d’empathie à ton égard mais tu as tjrs eu le tour de me faire rigoler avec tes malheurs. J’ose imaginer que c’est autobiographique car on le sent trop bien). Et à ma plus agréable surprise, j’ai découvert seulement à la fin avec mon iPhone qui était la mystérieuse auteure de cette mésaventure abracadarbreste.

    1. Je ne t’ai pas dit que je m’étais inscrite à l’Entonnoir, je voulais te faire la surprise. Eh oui, c’est autobiographique. Je te pardonne ton manque d’empathie, surtout que j’ai eu tellement de plaisir cette journée-là avec mon frère. Ça ne m’empêchera certainement pas de recommencer un jour; surtout que je sais qu’on peut venir me décoincer en cas de problème, j’en profiterai pour me pousser à bout.

  2. Bravo Évelyne et bienvenue dans l’Entonnoir ! Défi relevé avec brio par toi, verte recrue ! (Thème du vert!) J’ai comme Julie beaucoup souris en lisant ton texte car j’ai moi aussi essayé ce sport cet été. Comme je n’ai pas voulu me retrouvé dans cette situation, je n’ai pas osé faire le parcours expert. Peut-être que je l’essayerai la deuxième fois.

  3. Ton entrée à l’Entonnoir est très bien réussie, Évelyne. J’ai aussi lu ton blog de voyage sur Facebook, tu as une écriture très pétillante. Je vais te suivre avec plaisir.

  4. C’est un plaisir de te lire. Tu apportes une nouvelle voix dans l’Entonnoir. J’aime le ton exaspéré du récit avec sa pointe d’humour. J’ai déjà hâte de lire tes prochains textes!

  5. Hey! Salut cousine! Ha! ha! ha! Moi j’avais prévue le coup ou disons le coup de vieux et le vertige de naissance et je n’ai jamais osé aller me foutre dans un endroit pareil. Malheureusement pour moi, tu vois, je n’ai pas de délicieux texte à écrire sur mes mésaventures. Alors, comme quoi il faut parfois se mettre au défi si on veut une bonne histoire!

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