À grands coups de lettres

J’ai huit ans.

La fin août est arrivée.

J’aime le parfum des cahiers neufs.

Ceux emballés dans le plastique.

Ceux qui craquent quand on tourne les pages.

Pour la première fois.

 

J’en ai pas de cahiers comme ça.

J’ai les vieux de mon cousin.

On a pas d’argent.

Maman a dit.

Papa y crie.

 

J’ai huit ans.

Je suis là en classe.

Mais je suis ailleurs.

Rien ne rentre.

Les hurlements de mon père.

Les pleurs de ma mère.

Prennent toute la place.

 

J’ai huit ans.

Je change d’école pour la troisième fois depuis la maternelle.

Papa dit que les profs se mêlent pas de leurs oignons.

Quand ils voient bleu.

Du bleu à des endroits impossibles à salir.

Du bleu qui ne vient pas de mon vieux stylo mâchouillé qui coule.

 

J’ai huit ans.

Je vois rouge.

Quand je reçois mes devoirs.

J’ai des troubles d’apprentissage qu’elle dit madame Annie.

C’est pas ma faute qu’elle dit madame Annie.

C’est mon cerveau qui a besoin de lunettes.

Elle écrit quelques lettres dans mon dossier madame Annie.

Des lettres qui ne sont pas des notes.

Des lettres qui marquent au fer rouge toute ma vie.

 

J’ai dix-huit ans.

J’ai fait je ne sais pas combien de classes spéciales.

J’ai essuyé les échecs.

Comme on essuie la vaisselle.

Dans les jobines que je fais depuis que j’ai lâché mes cahiers.

 

J’ai vingt-huit ans.

J’ai le nez dans les illusions.

J’ai le rêve dans les veines.

Depuis des années.

 

J’ai trente-huit ans.

J’ai usé les trottoirs.

J’ai investi les refuges.

J’ai perdu mes illusions.

Entre les boss qui me crossent.

Les proprios tout croche.

Les relations broche à foin.

 

J’ai trente-huit ans.

Je vois noir.

Quand je pense à ma vie.

Je vois blanc.

Quand j’ai un formulaire à remplir.

Vous ne me voyez pas.

Je suis invisible.

Je n’existe pas.

Vous ne pouvez pas me lire.

Je ne peux pas vous lire.

 

J’ai trente-huit ans.

Mais j’en ai huit.

C’est le début septembre.

J’ai un cartable, un cahier, un crayon, un stylo neufs.

J’m’en vas réapprendre.

J’m’en vas vous le remplir votre formulaire.

J’m’en vas vous le dire que j’existe.

J’m’en vas vous l’écrire ma vie.

À grands coups de lettres.

Une à la fois.

10 Commentaires

  1. Jean Robert Bourdage · · Réponse

    Wow. Beau texte coup de poing.

    1. Merci! J’ai bien aimé ton texte-vengeance-après-un-été-d’attente aussi…

  2. Je ne sais plus comment te dire bravo Noémie. J’ai lu ton texte au tout début et ce qui a sorti est aussi un wow que j’ai exprimé haut et fort. Très touchant ce texte sensible dans une réalité que je sais que tu côtoie par ton travail. Ce que j’aime dans ton écriture est à la fois ton style épuré et toujours poétique mais je commence à percevoir un fil conducteur dans tes différents récits qui semblent tous liés par une combativité, une renaissance, un espoir.

  3. Merci Julie! Ton commentaire me touche beaucoup. Je suppose que le fil conducteur que tu vois dans mes textes vient peut-être de mon humeur de la dernière année, inconsciemment.

    Merci encore de tes encouragements!

  4. Très touchant comme texte. Bravo Noémie ! Tu as traité le défi sous un angle très original, dans la peau d’un analphabète, j’adore. Et c’est tellement vrai pour plusieurs personnes qui retournent sur les bancs d’école ou dans un centre en alphabétisation populaire alors qu’ils ont 38, 48, 58 ou même 78 ans. Un mélange de honte et de fierté de prendre son courage à deux mains et de foncer dans la vie.

    1. Merci Sylvain! Venant de toi, ça me touche énormément. Merci.

  5. Je ne pouvais quitter septembre sans te dire que j’ai été émue… Merci!

  6. Jaime beaucoup le récit que tu fais de cette femme! C’est triste vraiment mais aussi plein d’espoir! Bravo!

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