C’est pas facile

C’est la rentrée. Yé. J’ai hâte de revoir mes amis.

Mais au fait où sont-ils? Qui sont mes amis dans toute cette gang?

C’est vrai, aujourd’hui, c’est pas vraiment le premier jour d’école mais le premier jour de service de garde. Alors il n’y a pas de cérémonie de bienvenue, pas de parents qui accompagnent. C’est chacun pour soi, pêle-mêle dans la cour d’école, les gars d’un bord, les filles de l’autre qui font semblant de cuisiner avec des roches, des bouts de branches et des insectes. Je suis quand même pas pour aller jouer avec elles.

Il y a Thierry qui crie mon nom pendant qu’il joue au ballon avec des grands de 5e. En fait, ils doivent être en 6e cette année. Je pourrais aller le rejoindre mais… peut-être qu’ils ne veulent pas vraiment que je joue avec eux. J’ai pas envie qu’ils rient de moi. Je vais essayer d’avoir l’air indépendant en jouant avec mon propre ballon. Quoique ça a l’air fou de jouer tout seul. Je m’assoie sur mon ballon en attendant que la cloche sonne. Mais c’est ça le problème, elle ne sonne pas aujourd’hui cette cloche qui se fait attendre. Le temps est long quand on attend.

Zut, j’aurais dû aller voir Thierry dès que je suis arrivé, simplement comme ça, sans faire d’histoire mais il est trop tard, j’aurais l’air encore plus con de me lever maintenant que je suis seul dans mon coin. Il faut que j’aille jouer au ballon même si j’ai peur de le recevoir en pleine face. Mais je n’ai plus le courage.

Tout à coup, ma mère m’appelle de l’autre côté de la clôture. Elle m’observe depuis le début. Quelle honte. Tous mes amis ou non amis vont voir qu’elle est là. J’espère qu’elle ne va pas essayer de me donner un bisou devant tout le monde à travers le grillage. Il y a toujours bien des limites.

Je vais la voir nonchalamment. Elle me demande pourquoi je ne vais pas jouer au ballon avec mes amis. En fait, ça me tenterait d’y avoir déjà été mais je ne sais plus comment m’intégrer maintenant qu’il est trop tard. Mais évidemment, pensez-vous que ça me tente de lui expliquer ça? Non. Alors je lève simplement les épaules, en voulant dire, reste pas là, j’ai l’air d’un bébé avec sa maman qui ne veut plus partir. Elle me salue et c’est ce qu’elle fait. Non! Maman, je ne voulais pas que tu partes, que je lui dis, mais seulement avec mes yeux, mes yeux terrorisés. Emmène-moi avec toi. En fait, quand je te vois partir, j’ai toujours peur que tu meures.  Qu’est-ce que je vais devenir moi, un petit gars, tout seul sans parent. Je ne sais même pas me faire à manger moi-même. Et puis, je n’ai même pas la clé de chez nous. J’ai beau savoir mon adresse par cœur, à quoi ça servirait de la dire aux policiers si mes parents sont morts? Il paraît que c’est ma tante qui prendrait soin de moi si mes parents ne sont plus là. Ça me soulage un peu, ce sera chouette de voir mon cousin et mes cousines tous les jours. Mais je me demande où je dormirais car sa maison est déjà pleine. Et comment elle saurait ma tante que mes parents sont morts?

Une éducatrice vient me voir et me dit d’aller jouer au ballon avec les gars. Je lui obéis tout de suite bien sûr et Thierry vient m’accueillir en me sautant au cou. Bon. Je suis enfin accepté dans sa gang, ma mère peut bien partir, je n’ai plus besoin d’elle. Je sais qu’elle m’observait encore du coin de la rue. Je lui fais un petit salut très discrètement avec ma main bien basse pour qu’elle comprenne enfin qu’elle doit partir. Ah c’est pas facile d’avoir une mère poule !

12 Commentaires

  1. Je ne sais pas si j’ai le droit de faire ça mais j’ai emprunté le titre à mon frère Mathieu Guénette qui a publié son premier roman écrit dans son adolescence et qui s’intitulait « C’est pas facile » aux Éditions XYZ. Disons que c’est un clin d’oeil, ou plutôt un hommage (c’est comme ça que les gens disent pour s’inspirer librement sans avoir l’air de copier) mais c’est aussi le meilleur titre que j’aie pu trouver pour le moment.

    1. Pour rectifier mes infos voici la réponse de mon frère Mathieu :
      Je vais voir l’emprunt du titre de mon premier roman comme un hommage! Surtout que le thème de ton texte ressemble à celui de ce livre, la difficulté à s’intégrer. En fait, la maison d’éditions n’était pas XYZ, mais éditions Suzanne Pépin.

  2. La frontière entre le besoin de liberté et le besoin d’être protégé… Bravo!

    1. Tu as bien cerné le paradoxe Noémie. En fait, je perçois cette lutte intérieure comme une évolution quoique toute notre vie on a besoin de liberté et de protection à divers degrés. Je me dis toujours lorsque mon fils me démontre qu’il n’a plus besoin de moi, qu’on doit avoir bien fait notre job de parent. Et quand il a besoin, je profite de ces petits moments agréables pour le serrer contre moi et le rassurer. Merci pour ton commentaire.

  3. Tu diras à ton fils qu’on trouvera toujours un petit coin pour lui n’importe quand, pour une visite, un bec en passant, une sortie et ça même s’il a encore ses parents!

    1. Oui ça le rassuire beaucoup de savoir que tu peux aussi prendre soin de lui. Tu es devenue sa marraine tout naturellement. Il se demande aussi comment tu pourras savoir que tu dois aller le chercher après l’école si jamais tous les deux on est pris dans le traffic. J’espère que tu as des dons de télépathie. D’accord, je lui dirai que tu lui réserves un petit coin chez toi et qu’on a pas besoin de mourir pour qu’il puisse en profiter. Merci.

  4. Ah « le petit salut avec la main basse pour enfin qu’elle comprenne qu’elle peut partir »! Ça dit tout et ça noue la gorge de la mère poule que je suis aussi. Très beau texte Julie, tu te surpasses d’une fois à l’autre. Je vois souvent tes propos à l’Entonnoir comme de beaux sujets de pièces de théâtre pour enfant.

    1. Merci maman pour tes commentaires. Je les attendais car j’ai pensé que tu l’aimerais bien ce texte-là. Si j’ai réussi à t’émouvoir, c’est la cerise sur le sunday. Toute une pièce de théâtre sur ce thème. Pourquoi pas? En fait, il y a des détails qui touchent un peu le sujet de la prochaine en projet qui n’est toujours pas écrite mais qui mijote très tranquillement à feu doux.

    2. Ce petit salut à la main basse, je l’ai imaginé mais pour le reste de mon docu-fiction, c’est pas mal proche de la réalité.

  5. Mathieu Guénette · · Réponse

    J’aime bien le thème de ton texte. Ça me rappelle comment enfant, je trouvais difficile de m’intégrer dans les groupes à l’école.
    Maintenant, ça serait le fun de lire un texte de Lou où il se met dans la peau de sa mère.

  6. L’histoire des parents qui meurent ce qui a pour conséquence d’aller vivre chez un membre de la famille! Trop vrai. Pour moi du moins. J’ai eu cette crainte jusqu’à mon adolescence, car mon parrain et ma marraine (les êtres supposément désignés pour « m’adopter » en cas de décès de mes parents) étaient anglophones et vivaient en Alberta. Et ce mélange d’émotions de vouloir se faire protéger par sa maman mais en même temps d’avoir honte de sa présence. Ce texte prouve à quel point tu te souviens bien des sentiments de ton enfance, ce que plusieurs parents oublient parfois. Les craintes d’un enfant, bien qu’elles nous semblent parfois insignifiantes, sont pourtant bien réelles. Tu semble être une très bonne maman et Lou est chanceux d’en bénéficier.

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