Zoom sur une transformation extrême

J’ai pris toute une résolution. Ne plus me magnifier, me poudrer, me photoshoper, me camoufler, me trafiquer, ni me censurer. Ni fixer pour toujours mon image dans la mémoire populaire. Tenter de figer le bonheur. Pfff, quelle illusion! On ne doit surtout pas le surexposer, sinon il meurt sur le champ. Le bonheur a besoin de spontanéité, de pureté, de vérité, d’un regard d’enfant qui ne réfléchit qu’à l’instant présent. Son développement doit être instantané. De toutes façons, les souvenirs s’effacent sur nos disques durs internes.

Dans cette optique, je dois garder le focus, ne pas fermer les yeux, ouvrir l’obturateur, regarder de face la réalité, telle qu’elle est, même si je sais bien que c’est une histoire de perception. Après tout, comment rester objectif ? Comment oser voir les effets spéciaux des épreuves qui traversent notre vie pour mieux faire rejaillir son côté négatif autant que son positif ?

Je préfère rester dans l’ombre dorénavant. J’ai les yeux rouges, le regard embrouillé, des pellicules dans les cheveux, une figure avec ses plaques d’eczéma, sans maquillage, sans retouche. Je ne me sens pas à mon avantage pour le moment.  Mais je sais bien que je suis dans le champ avec cette réflexion. Alors je garde la pose dans l’obscurité, en observation devant un miroir sans tain. Je ne m’inquiète pas, on ne m’espionne plus depuis un temps. Je vois à peine le reflet de mon corps courbé à travers la vitrine transparente de ce magasin désert. Soudain, un flash, les nuages se dissipent tout en mouvement, le soleil indiscret dévoile dans toute sa luminosité l’éclat de mon visage à découvert, avec toute la splendeur de mes rides le creusant en profondeur.

Auparavant j’étais un modèle. Pas vraiment un modèle à suivre croyez-moi, mais plutôt une véritable star qui foulait les tapis rouges, une personnalité publique que les paparazzis pourchassaient sans cesse. J’étais une experte, une kid kodak professionnelle en la matière. Posant toujours avec le plus grand « cheese » exposant ainsi ma blanche dentition bien alignée et tous mes attributs devant les caméras, tout en faisant mine de me cacher et de tenir à ma vie privée. Garder le sourire, c’était mon mantra. Pourtant, j’adorais être bombardée de la sorte de toutes parts, pour me mettre en lumière, me sentir exister dans les yeux des autres. « Allez, vas-y, shoot »  que mon corps disait à tous ces reporters de n’importe quel magazine à potins. Je me sentais glorifiée, glamour et pourtant j’étais glacée, sans aucune sensibilité derrière mon écran.

Aujourd’hui ma beauté s’est flétrie, elle s’est effacée, peu à peu… Vous voyez  un peu le portrait ?  Je suis maintenant une inconnue. Tout un contraste, que représentent ces deux dimensions du film de mon existence. Et pourtant, aussi étrange que ça puisse paraître, je ne me suis jamais sentie aussi libre, aussi vraie, aussi vulnérable, aussi moi que dans ce nouveau cadre, ce nouvel angle de vue. Je m’aime poquée comme je suis. J’aime cette couleur sépia en fini mat, toute en nuances dans chacun de ses pixels. L’élément déclencheur? Je ne sais trop quoi. Le temps qui passe sans doute, en toute vitesse. Ce doux anonymat qui s’installe en toute lenteur et qui fait tant de bien à mon intérieur. Drôle d’évolution mais on ne peut pas s’immortaliser dans un rôle de composition qui n’est pas le nôtre. Je sens que mon petit oiseau va sortir de sa chambre noire, de sous son voile du vedettariat, loin des amis virtuels parasites. Il a recousu ses ailes, se préparant pour son ultime envol.

11 Commentaires

  1. Les affres du temps laissent d’amères traces que nous subissons tous…

    1. Mais ici, il ne s’agit davantage d’un sentiment d’amertume mais plutôt de liberté. L’authenticité de l’être vs l’illusion du paraître. Alors tant mieux que le temps fasse son œuvre.

  2. Bravo Julie! Tu as si bien relevé le défi! Ton texte est comme un flash dans les yeux, il m’a laissée éblouie… :)

    1. Merci pour ton éblouissement. Je dois admettre que l’idée du reflet dans la vitrine du magasin a sans doute été inspiré d’un de tes textes personnels même si elle est venue tout naturellement au fil du récit. Merci pour avoir créer ce défi, ma foi, bien inspirant.

  3. Mathieu Guénette · · Réponse

    Ce que je comprends de ton texte est que ce personnage n’a plus envie de n’être qu’une image, elle préfère être vraie plutôt que belle.

    1. Tu as tout compris. Il faut dire que c’est l’acceptation de cette transformation inévitable qui lui a fait découvrir cette liberté enfin retrouvée pour se connecter davantage sur qui elle est en dehors du regard des autres.

  4. Je ne pensais pas qu’il y avait autant d’expressions reliées à la photographie! Je me suis imaginée une femme qui part à la retraite, encore pleine d’énergie pour enfin se consacrer à elle-même, débarassée d’une image qui ne la représentait plus. Belle proposition!

    1. Il faut dire que j’ai un peu abusé du gras pour mes expressions reliées à la photographie. Je voulais aller chercher tous les mots que m’inspirait ce thème de près ou de loin et non seulement dans son aspect technique. Pour la suite de l’histoire, j’en laisse l’interprétation à chacun des lecteurs ou lectrices. C’est fou ce que ça en dit sur nous.

  5. très beau texte et très touchant. Je l’imagine bien cette femme et je suis certaine qu’elle attirerait mon attention par sa beauté flétrie. J’aurais bien plus envie de la connaitre que lorsqu’elle était sur papier glacé.

Votre commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :