Trans Robert

2014, salle d’opération

Robert :   Docteur, ce qui me fait le plus peur, c’est même pas de me la faire couper mais de m’endormir et plus revenir.

Docteur : Robert ne va peut-être pas revenir mais je suis certain que Roberta se réveillera en pleine forme. Êtes-vous prêt pour le grand voyage ?

Robert : Oui.

Docteur : Essayez de visualiser qui vous désirez devenir, pendant que l’anesthésiste vous fera l’injection. Je vais compter jusqu’à 5, 1-2-3-4-… Ça y est, il est déjà parti. Marilyn, passez-moi le bistouri.

Robert : Hé, vous avez pas compté jusqu’à 5. Hé ho ! Vous m’entendez pas. Je suis pas endormi, je vois tout, je sens tout ! Pas une expérience de mort imminente ! Ah nooooooooooooooon !

Noir –

1920, une ruelle sombre, Philadelphie

Roberta : Où courrez-vous ainsi mademoiselle ?

Joséphine : Je danse dans la troupe de rue des Dixie Steppers. On vient de terminer notre numéro et un fou furieux s’est mis à courir après moi en criant : « En enfer damnée négresse ! »

Roberta : Vous seriez pas la célèbre Joséphine Baker ?

Joséphine : Baker ? Vous devez vous tromper sur la personne. Je suis Freda Josephine McDonald. Gosh, je crois que je me suis foulée la cheville en courant. Je ne pourrai plus danser, ma carrière est foutue.

Roberta : Surtout pas, je vous prédis une grande carrière mondiale. Vous danserez sur Broadway et un jour vous mènerez une revue aux Folies Bergères, accompagnée d’un vrai léopard par-dessus le marché.

Joséphine : Ha ha ha! C’est vous qui êtes une folle bergère. Mais mille mercis de vos prédictions aussi folles soient-elles. Attention le fou furieux arrive derrière vous!

Roberta : Sauvez-vous! Je m’occupe du malade!

Fou furieux :  Ôtez-vous de mon chemin bâtard.

Roberta : Vous m’excuserez mais vous devriez plutôt dire bâtarde à une dame.

Fou furieux : Vous voulez que je vous fasse sautez la cervelle ?

Noir –

Docteur :  La reconstruction mammaire est terminée, attaquons-nous maintenant à la pomme d’Adam.

1940, manifestation féministe, Montréal

Thérèse : Nos actions suscitent de vives réactions et non seulement parmi les membres du clergé. Avez-vous entendu ce qu’Henri Bourrassa a énoncé ? : « Les Canadiennes françaises risquent de devenir des femmes publiques, de véritables femmes-hommes, des hybrides qui détruiraient la femme-mère et la femme-femme. »

Suffragette : Non mais pour qui il se prend celui-là Mme Casgrain, pour définir ce que devrait être la femme? Dieu le Père tout puissant? On peut très bien continuer à être femme tout en participant à la vie publique.

Une passante : Notre place est à la maison, arrêtez de nous ridiculiser. Vous faites honte à la gent féminine !

Roberta : Surtout, lâchez pas les filles! Euh, lâchons pas le combat! On est si près du but. On va l’avoir bientôt notre droit de vote. Je prédis même qu’un jour on aura une Première Ministre.

Suffragettes : Lâchons pas le combat !

Une grande bataille se déclenche parmi la foule en délire et Roberta se retrouve piétinée.

Noir –

Marilyn : Son pouls accélère anormalement, Docteur. 

1969, Galerie d’art, New York 

Roberta :  Qu’est-ce que vous regardez ?

Marcelle : Je regarde le plafond vitré.

Roberta : Quand le plafond est plus intéressant que l’exposition, c’est qu’elle doit être d’un mortel ennui.

Marcelle : C’est seulement que j’ai commencé à étudier la verrerie et la transparence me fascine.

Roberta : Ah c’est beau ça la verrerie. Au métro Champs de mars à Montréal, il y a une immense murale de verre que Marcelle Ferron a réalisée.  Ça fait partie de notre matrimoine artistique.

Marcelle : Vous dites n’importe quoi, Marcelle Ferron c’est moi !

Roberta : Ah mon doux, Mme Ferron excusez-moi, j’étais en avant de mon temps.

Marcelle : Vous êtes peut-être une visionnaire. Vous me donnez une idée, pourquoi ne pas joindre l’art à l’architecture urbaine comme dans le métro de Montréal ? Quel éclair de génie !

Soudain le plafond de verre craque et s’écroule sur la tête de Roberta. 

Noir – 

Docteur : Nous sommes prêts pour la génitoplastie féminisante maintenant.

1970, Salle de maquillage, Jeunesse d’Aujourd’hui, Télé-Métropole

Roberta : C’est ben la première fois que j’ai l’honneur de coiffer une future mariée.  Mais de savoir que ce mariage-là sera vu par plus d’un million de téléspectateurs devant le beau Pierre Lalonde, ça me stresse au boutte.

Chantal : Heureusement qu’ils seront pas tous dans la salle ! Moi aussi je suis nerveuse.

Roberta : Laisse-toi pas faire ma petite Lucie. Tu permets que je t’appelle par ton petit nom ma noire ?

Chantal : Oui mais appelle-moi Chantal. Même ma mère m’appelle Chantal Pary depuis plusieurs années.

Roberta : Bon Chantal, je voudrais juste t’avertir que ce mariage-là, avec un vieux qui te reluque depuis que t’as 14 ans, ben un jour tu vas vouloir l’annuler. Pis ta revanche tu vas l’avoir en te remariant plus tard avec un petit jeune qui a aujourd’hui l’âge d’un an. C’est dur à croire mais c’est la vérité, vraie comme je suis là.

Chantal : Vous êtes donc ben malade dans tête de me dire des affaires de même. Touchez plus à un poil de ma tête.

Roberta : Pauv’ fille, un jour tu comprendras. Mais je te prédis quand même toute une carrière de chanteuse avec un retour en force vers la fin.

(Elle s’en va aux toilettes.) Hé mon doux, comme on dit « coiffeuse mal coiffée », mon brushing est tout écrasé. J’ai besoin d’un petit push push de spraynet, je pense ben. Pushhhhhhh ! Bon, avec toutes ces émotions, je vais m’allumer une cigarette. À cette époque-ci, on a le droit n’importe où au moins. (Explosion)

Noir –

Marilyn : Son état s’est stabilisé. Elle se réveille.

Docteur : Roberta, bienvenue dans votre nouvelle vie.

Roberta : Docteur, je suis vivante ? Quel voyage ! Je pense que je mérite bien ma place au sein des femmes.

6 Commentaires

  1. Tant qu’à relever le défi pourquoi pas ne pas prendre le taureau par les cornes. Je suis présentement à Val David dans mon char à -20 Celsius à Val-David devant un café internet en surfant sur leur connexion Internet WIFI juste avant d’aller jouer au hockey et d’aller réveillonner. Pour être légale, j’ai dû couper une des situations mais pour ceux que ça intéresse, je vous la dévoile ici:

    1959, cafétéria du parlement de Québec

    Roberta : Vous prenez les petites patates brunes avec le steak saignant? Vous avez pas peur pour votre taux de cholestérol.

    Marie-Claire : Je ne sais pas ce que vous insinuez madame mais si vous voulez dire que je mange comme un homme, je n’ai pas peur de vous dire que oui, j’ai autant d’appétit qu’un homme.

    Roberta : Mon doux, vous semblez une femme qui sait défendre sa cause. Qu’est-ce que vous faites ici au parlement?

    Marie-Claire : Je viens faire une requête au député Charles-Aimé Kirkland. En fait, c’est mon père. Il est médecin mais j’aimerais qu’il prenne mieux soin de lui. Je lui ai donné rendez-vous pour dîner aujourd’hui mais il a été retenu au cabinet du Premier Ministre. Alors une fille s’est attendre…

    Roberta : Ah oui, vous perdez rien pour attendre Madame Kirkland-Casgrain. D’ici 2 ans, il aura vraiment besoin de vous au Parlement votre père. Je prédis même que vous serez une première ministre. Dans le vrai sens de première.

    Marie-Claire : Êtes-vous une diseuse de bonne aventure? Qu’est-ce que vous avez, vous semblez toute pâle.

    Roberta : Mausus, j’ai pas mon epipen, je pense qu’il y avait des pinottes dans mon pouding chômeur…

  2. Tu ferais fureur avec ton texte pour la journée de la femme le 8 mars! Très original, débridé, mais avec un propos comme je les aime. Tu me donne le goût de lâcher mon fou moi aussi. Bravo! Youppi! Wow!

  3. Merci de ton enthousiasme envers mon transgenre féministe. J’ai découvert en plein milieu de mon écriture la déclaration de Henri Bourrassa sur sa crainte de créer des femmes-hybrides. Drôle de lien n’est-ce pas? Je ne connais aucun transgenre personnellement mais je peux imaginer leur fierté de se retrouver femme malgré tous les obstacles.

  4. Y’a quelque chose encore une fois dans ton texte qui me touche beaucoup. Les femmes, tout comme la trans genre de ton texte ont fait face à beaucoup d’obstacles pour avoir la chance de vivre une vie ou elles peuvent s’épanouir à tout les niveaux. Et pour faire avancer la cause, plusieurs femmes ont du faire des sacrifices et sont passées au bistouri! Bravo.

    1. Merci Dominique. En effet, je crois qu’on doit toutes lutter pour respecter et devenir qui nous sommes réellement. Les hommes aussi par ailleurs tout comme les trans. Chacun à sa manière. « Respect » je crois que c’est mon mot de 2014.

Votre commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :