L’arbre à palabres

Je somnolais sous l’arbre à palabres, dans la tiède lumière de la lune rousse lorsque j’entendis, à mes pieds, un minuscule petit phonème.
Étais-ce le craquement d’une articulation fragile ? Était-ce un esprit qui me soufflait quelques secrets ou me promettait quelques bonnes fortunes à venir ?
J’entrouvrais un œil, le plus discrètement possible.
Entre mes paupières mi-closes, je distinguais une ombre étrange, une ombre rouge, emplie de tourbillons et de flammèches, qui se balançait doucement. Cette ombre devait appartenir à un être mystérieux, hélas masqué par mes pieds.
Je maudis ceux-ci, d’être soudain si grands, si démesurément larges, si incroyablement gigantesques.
Comment faire pour distinguer le possesseur de cette ombre, sans qu’il soupçonne que je sois réveillé et ainsi, pouvoir l’observer à ma guise ?
La nuit était bleu outremer. Je laissais mon regard s’accoutumer à ces conditions de faible luminosité puis, lorsque ce fut fait, je fis mine de m’étirer et changeais de position. L’idée était de retirer mes pieds de mon champs visuel pour surprendre ce petit farfadet qui possédait une ombre des plus originales.
Bien évidemment, il bougea également et restât invisible derrière mes pieds.
J’enrageais, mais en silence. Je ne pouvais plus gigoter sans me faire découvrir. Il fallait laisser un peu de temps filer puis faire une nouvelle tentative.
Je prenais mon mal en patience, imaginant mille formes à ce petit sujet intriguant. Ma curiosité était piqué au vif.
Soudain, le chien jaune du père Tibou, sans doute alerté par son instinct, fit son apparition sur la place. Il marchait vers moi, avec tout le flegme que son âge lui imposait.
Qu’allait faire celui que je guettais si avidement ? Allait-il se mouvoir pour échapper au flair du dingo et ainsi se laisser entrapercevoir par moi ? Allait-il se volatiliser ?
Tous mes sens étaient en alerte, mon cœur battait la chamade, et je retenais ma respiration de peur de trahir mon excitation. Quelque chose d’incroyable allait avoir lieu, ici, devant moi !
J’étais aux premières loges !
Plus le chien approchait, plus ma respiration devenait haletante. Qu’allait-il se passer ?
Bientôt, je sentis une chaleur intense envahir la plante de mes pieds puis, l’ombre disparue.
Une peur panique me saisi : j’acquis la certitude que le petit être, au lieu de disparaître, s’était introduit dans la plante de mes pieds. Soudain, je me sentis défaillir, une chose impossible s’était produite : un être, un être mystérieux s’était introduit dans ma chair, s’était fondu dans mon être, sans mon autorisation.
Pour l’instant, il restait confiné dans la plante de mes pieds, allez savoir pourquoi. Mais tout à l’heure, allait-il remonter le long de mes jambes, allait-il se glisser dans mon cœur ? Dans ma tête ? Allait-il prendre possession de ma pensée, de mes rêves ? La folie me guettait.
Le vieux chien était maintenant arrivé près de moi et comble de l’histoire, il se mit à me lécher les pieds.
Il me chatouillait ! Et il chatouilla sans doute mon nouvel occupant qui se haussa, comme je le craignais, jusqu’à ma tête.
Depuis, je ne suis plus moi même. Les habitants du village disent que j’ai attrapé un coup de lune rousse et que je n’aurais jamais dû resté toute une nuit exposé à son magnétisme diabolique.
Ils disent que ne n’ai plus toute ma tête, que c’est la fatalité de la pleine lune !
Comment leur faire comprendre que je suis pas fou, mais qu’il est tout bonnement impossible de partager sa tête avec un autre !

Moralité : attention au coup de lune !

2 Commentaires

  1. Quel univers mystérieux. Tout simplement fascinant ce coup de lune. Au début je croyais que le personnage luttait seulement contre sa propre ombre. Mais à la fin j’ai cru qu’elle lui était vraiment montée à la tête.

  2. J’adore! Merci pour ce joli voyage!

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