Longue distance

L’hiver était rude. On était en février. Les gars étaient partis depuis plusieurs mois, le voyage avait été long, et la job était encore plus dure que l’an dernier. Le chantier était géré par un gros tough. Pas le droit de rire, de parler de femmes, de chanter, rien.

Toute la journée, bûcher, piler, corder. Cette journée-là, il faisait -40  degrés dehors. Les rafales aveuglaient les hommes, alors que leur manque d’affection et l’absence des êtres chers transformaient leur caractère.

Le soir, autour du feu, les gars se réunirent. Il faisait froid, très froid dehors, alors ils avaient allumé le poêle et s’y collaient. Les patates bouillaient, le même sempiternel souper était presque prêt. Tom, le cuistot, fredonnait doucement un air mélancolique.

« Aye, Bernard, regarde-donc ça… Ta blonde a mis des photos sur Facebook…

– Ha ouin? Passe moi ton cell, Tremblay, j’veux voir… Ben voyons donc… C’est qui, lui?

– Capote pas, Bern. A l’a le droit d’avoir des amis. T’es parti tout l’hiver au chantier, faut ben que du monde l’aide à s’occuper des p’tits…

– Ouin, mais lui, j’y aime pas la face, on dirait. Pis check le commentaire en dessous… A dit qu’a l’a donc aimé sa soirée d’hier…  Qu’y’ont dansé comme des vrais diables, toué deux… »

La conversation allait bon train. Bernard était de plus en plus inquiet, à mesure que Tremblay lui montrait ce que sa blonde faisait à l’autre bout de l’hiver. Si seulement elle se connectait, il pourrait lui parler… Étrangement, elle ne lui répondait jamais sur Facebook, et Bernard comptait plus que jamais les jours avant le retour au village, avant le printemps et la fin de la saison d’ouvrage.

Le gros Bolduc, dans un coin, écoutait la conversation en vapant sa cigarette électronique, les pieds sous la fourrure d’ours.

Tom apporta bientôt la soupière au centre du salon, et les gars se servirent. Bernard ruminait, les pieds glacés dans ses bottes de peau de castor toutes humides.

Après le souper, les gars allumèrent quelques chandelles, question d’y voir plus clair dans la cabane… et dans leurs inquiétudes.

Bernard, pensif, demanda:

« Ça prend combien de temps, aller d’icitte au village? Une bonne semaine en canot… à pied, en raquettes, c’est dur à dire… Mais j’ai quasiment le goût d’y retourner.

– Ben voyons donc, Bern, tu vas pardre ta job!

– T’as-tu vu sur Emploi Québec, toi? Y’en d’mandent plein, des gars de chantier pour bûcher, depuis que la Chine a commencé à importe notre bois. M’a m’en trouver une autre, une job. M’as-tu vu l’air, par exemple? Une femme, ça, j’m’en trouverai pas une autre de si tôt!

– De toute manière, penses-y même pas. Aller jusque là en plein hiver, tu mourrais de froid ben avant de te rendre. Y’a même pas de village en chemin ni rien. »

Le gros Bolduc, qui était resté immobile depuis la fin du repas, s’avança sur sa bûche:

« Bern, quessé que t’es prêt à faire pour pas pardre ta douce?

– Tu le sais ben, Bolduc, j’ferais toute. C’est toute ma vie, c’te femme-là. Pis les p’tits… J’veux pas penser qu’un autre est en train de prendre ma place.

– J’ai entendu une histoire, une fois… Un canot volant…

– Arrête-donc, Bolduc, c’est même pas vrai, la chasse-galerie! dit Tremblay.

– Ben d’abord, Bernard, y’a qu’à attendre au printemps pour constater les dégâts!

– Non, non… Attends un peu, toé… J’y crois, moé, à c’t’histoire-là. Y’en as-tu qui sont game d’aller faire une tite virée au village pour surprendre nos douces? »

Il ne fallut pas trop longtemps à Bernard pour convaincre la moitié de ses confrères de chantier de le suivre dans une épopée digne des  plus vieilles légendes que la terre du Québec eût portées.

Bernard n’attendit pas après Facebook plus longtemps. Ils sautèrent dans le canot d’écorce et entonnèrent en choeur un pacte avec le diable au prix de leurs âmes:

« Alakazim, alakazam… »

Tom, le cuistot, vit bientôt passer devant la lune un canot d’écorce, et il jura entendre Belzébuth ricaner dans sa barbe que la partie était gagnée d’avance; la colère de Bernard lui ferait très certainement prononcer un ou deux jurons quand il découvrirait la réalité…

 

 

 

 

 

2 Commentaires

  1. J’adore. La légende québécoise revisitée. En te lisant, je sentais vraiment les possibilités du rétro-futurisme dans tes contrastes extrêmes. C’est comique de penser qu’on aurait pu communiquer par Facebook sur un écran ou une tablette numérique (avec ou sans électricité?) alors qu’ils s’éclairent à la chandelle et gèlent sans chauffage électrique ou à gas. Spécial aussi de penser qu’il serait possible d’utiliser l’électricité pour certains appareils sans que les humains aient pensés à inventer les éléments chauffants ou sans avoir inventer l’ampoule lumineuse. Comique aussi de voir apparaître ta cigarette électronique dans une époque où on n’avait pas inventer les véhicules à moteurs. Inusité aussi de voir l’existence d’Emploi Québec bien avant l’ère des programmes sociaux. Bravo Émilie, tu as réussis à m’amuser avec une belle légende de science fiction ancestrale.

  2. Bravo, je pense que tu as su relever ce défi rétro-futuriste à la hauteur des attentes de son créateur. En me creusant la tête pour écrire, j’en suis venu à me demander si vraiment les nouvelles inventions auraient modifié le cours de l’histoire si elles avaient été disponibles à une autre époque. Mais pour ce qui est des légendes, le diable pourra toujours abuser des pauvres ‘iables. Tu me donne envie de relire sur la Chasse-Galerie.

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