Le Bonheur est dans la lenteur

Dans la foule bruyante et pressée du centre-ville, Fred avance à pas de tortue, bloquant le passage avec son gros chariot rempli de belles cochonneries accumulées au fil des ans. Combien d’années déjà ? Fred ne s’en rappelle plus. Il faut dire que toute personne qui ait pu le connaître dans sa jeunesse ne vit plus aujourd’hui. Ses meilleurs amis sont morts, soit d’une crise cardiaque, d’un cancer ou d’une overdose. Il pense avoir vécu si longtemps en ignorant tous ces maux, alors ces maux l’ignorent aussi. Comme tout le monde d’ailleurs.

Il s’arrête devant chacune des vitrines des magasins. Les passants font semblant qu’il n’existe pas, pour mieux l’éviter semble-t-il.  Ce n’est pas tant son odeur ni son allure mais surtout sa lenteur qui dérange.

Après une longue réflexion, il finit par décider d’entrer dans un dépanneur pour s’offrir une gâterie, un bonbon.

Fred entre dans le magasin. Après de multiples essais erreurs, il réussit à faire entrer aussi son gros chariot. Le caissier le regarde d’un œil méfiant. Fred parcourt toutes les allées sans lâcher son chariot passant tout juste sans trop accrocher les items sur les étalages. Au bout d’une trentaine de minutes, il arrive enfin à la caisse. Il se met au bout de la file d’attente.

22h55 :  l’heure critique où les clients viennent chercher leurs dernières bières d’urgence. L’objet de son désir s’y trouve enfin. Mais comment choisir parmi la longue liste pourvue d’images délavées ? Bonbon dur ou bonbon mou ? Oui, un bonbon dur pour qu’il dure loooongtemps, pour le déguster traaanquillement, le plus loooongtemps possible, jusqu’à la fin des temps si possible.  D’accord pour le bonbon dur mais il y a plusieurs choix : bâton fort, beurre écossais, gingembre, boule à la réglisse, bracelet en bonbons, casse-gueule, coeurs à la cannelle, dragées, fireball, jelly bean, lune de miel, mini banane, poisson épicé, sucre d’orge au miel, toffeee au rhum. Hummm, que de choix alléchants…

–            Monsieur, Monsieur ! Dépêchez-vous, Monsieur, il y a des clients derrière vous. Mister ?

Son cœur balance entre deux bonbons à l’ancienne lui rappelant son enfance, la dragée ou le sucre d’orge. Il opte, après mure réflexion, pour un bonbon moderne : le casse-gueule. Il pointe l’image au caissier.

–         Le caca, le cacacacass, casse-gueugueugueugueuuule, ssssi-vvvvvous-ppp…

–         On en a pas Monsieur ! Qu’est-ce que vous voulez d’autres ?

–         Euhhhh. Ooooookkkkké. Jjjjje vvvvvais  pppprendddreuhhffff.

–         Faites juste me le pointez là !

–         Euh… le suce, le susucreeedddddorrrrrggeaumi….

–         C’est 3,99$ le sac.

–         Ah nnnnon. J’en vvvveux jjjjjusssst’un.

–         On les vend pas à l’unité.

–         Maimaimais j’ai sssseulemmment  ça.

Il fouille longuement dans sa poche.

–         Montrez-moi ce que vous avez là !

Fred dépose un gros paquet de cennes noires sur le comptoir.

–         Ah non ! C’est pas vrai !

–         Pouvez-vous nous passer avant, on a un bus à prendre nous autres !

–         C’est beau, c’est beau, on va régler ça vite. OK Monsieur, je prends toutes vos cennes pis je vous en donne quatre. Ça va ?

–         Nnnnnon, vvvvvvouzzzavez ppppppas conconcompris ! J’en veux jjjjjjust’un.

–         Ahhhhhh ! (exaspéré) OK je vous le vends 50 cents alors. Je fais 5 paquets de 10, c’est beau ? Tassez-vous su’l bord avec votre chariot pis laissez passer les gens pressés. 

Un homme cagoulé et armé surgit en gueulant :

–                Pas un geste, tout le monde parterre !

Fred ne comprend pas la raison de cet ordre soudain.

–                Monsieur, obéissez-lui ! Allongez-vous parterre !

Pourquoi faire cela? Il se fait avertir à la journée longue de ne pas s’allonger nulle part.

–                Enwouaye le pouilleux étends-toé ! Es-tu sourd ?

Fred développe avec beaucoup d’attention son sucre d’orge au miel.

–                Pas un geste, j’ai dit !

Fred porte le sucre d’orge au miel à sa bouche et le savoure langoureusement avec délice. Il part dans les nuages.

–                Hey le cave, arrête de me niaiser !

Dans un ultime moment de bonheur, Fred, s’allonge enfin parterre dans un terrible fracas, sans omettre de  renverser tout le contenu de son chariot.

–                Y est mort, le vieux !

–                Ah shit, il fait chier ! Ça va passer sur mon dos. Merde ! Je voulais pas tuer parsonne ! J’ai pas le temps de faire des années en dedans ! Chu encore jeune moé !

« Il vivra pas vieux celui-là, en se faisant tant de mauvais sang », se dit l’âme de Fred flottant dans les environs.

 

9 Commentaires

  1. Excusez-ma lenteur. C’était long de faire court.

  2. On voit que tu parles souvent avec des itinérants, c’est un beau personnage que celui-là. J’ai ri souvent en te lisant, il reste drôle même après sa mort.

    1. Tu as raison, j’ai été bien inspirée par tous ces itinérants que j’essaie de ne pas ignorer. Il m’apparaît en effet bien sympa ce Monsieur bienheureux. Je cherchais qq qui dérangerait par sa lenteur. Et puis l’idée du chariot qui bloquerait le passage m’est venue après la 2e phrase. Alors l’idée d’un vieil itinérant s’est imposée. Et tout le reste a coulé tout seul en écrivant. Le plus difficile est toujours de raccourcir mais parfois cet exercice est bénéfique même si ça nous limite à ne pas trop s’étendre dans des drôleries verbales. Je vois bien que l’inspiration se développe en prenant le crayon ou le clavier.

  3. Ah non c’est dommage! Moi je commençais à l’aimer ce monsieur! Il ne pourrait pas y avoir quelqu’un qui le ressuscite avec un csse gueule dis?

    1. Hihi un casse gueule salvateur! Console-toi, je crois que le Monsieur est heureux là où il est. Il a pu se payer un dernier bonheur avant de partir. Il me s’en faisait pas avec la vie,alors il ne s’en fait pas avec la mort. Si je voulais écrire une suite, je pourrais écrire sa vie d’avant ou bien comment il ferait sa place au paradis. Pourquoi pas.

  4. Oui, oui, on veut une suite, qu’il soit au paradis ou sur une autre planète bien à lui, remplie de bonbons dures, qui durent longtemps. Hi! Hi!

    1. Il y aurait matière à élaborer en effet. Et en bande dessinée ce serait pas pire aussi. Des projets, des projets…

  5. J’adore! Le stress de la lenteur, l’humanité de Fred, le jeune cambrioleur qui n’a pas le temps…

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