Thérèse, ma perle à moi

En tant que bénévole dans un centre de soins palliatifs, je côtoie plusieurs personnes en fin de vie. En mai dernier, nous avons accueilli Thérèse, qui a un cancer du poumon. Elle venait d’emménager chez sa fille, qui désirait la garder avec elle jusqu’à la fin. Elle doit cependant fréquenter souvent le centre pour des ajustements de médication et autres soins. Durant ses séjours, nous nous sommes racontées nos vies.

Son époux étant devenu handicapé dans la jeune trentaine, elle avait dû prendre soin de lui. Alors que les femmes de son âge avaient une existence intéressante, des voyages, des sorties, elle restait enfermée dans sa maison à soigner son mari, à s’occuper de ses fillettes et à tenter de joindre les deux bouts.

Durant des dizaines d’années, elle a sacrifié son existence à celle de son mari. Par amour d’abord, ensuite par devoir. Puis un jour, la maladie nécessitant des soins plus complexes, elle dû « placer » son mari. Pour quiconque n’est pas l’épouse-infirmière, cela peut sembler tragique; mais pour elle, ce fut une délivrance.

Elle a alors osé vivre, envers et contre tous. Elle a rencontré un homme et au bout de quelques jours seulement, ils se sont mis en ménage. Elle a enfin pu vivre durant plusieurs années une vie tout à fait ordinaire, mais combien extraordinaire pour quelqu’un qui survivait depuis si longtemps.

Mais cette relation s’est éteinte et elle s’est à nouveau retrouver seule. Démunie financièrement, elle a fait appel à sa famille pour l’aider à se réorganiser. Mais elle avait des ambitions tout à fait illégitimes aux yeux de plusieurs : l’envie de plaire, le goût de vivre avec un homme, le désir d’unir ses maigres ressources financières à celles d’un autre afin d’avoir un meilleur niveau de vie. Elle a donc encore une fois osé. Oser faire des multiples rencontres afin de trouver l’âme sœur. Ce qui n’est malheureusement pas arrivé, mais ça lui a permis de vivre des aventures, des belles comme des malheureuses.

La voilà maintenant au centre pour son dernier séjour. Mais elle reste ce qu’elle a toujours été depuis que je la connais : souriante, blagueuse, taquine et d’une grande écoute. Je me suis souvent retrouvée à lui raconter des anecdotes de ma vie en oubliant qu’il s’agissait d’une patiente en phase terminale. Je lui parlais comme à une vieille amie, nous avons ri et pleuré ensemble. Durant ces précieux moments, nous oubliions toutes les deux que la maladie aurait le dernier mot.

Et puis, elle a fermé les yeux sans pour autant cesser de respirer. Et elle est restée comme ça durant deux jours, comme pour rendre son départ moins douloureux pour ses proches. Et comme elle a toujours vécu : en faisant attendre après elle. Car elle n’avait pas que des qualités. Elle avait parfois une attitude déconcertante, elle ne donnait pas signe de vie durant des semaines, puis soudainement elle refaisait surface quand ça n’allait pas. Elle n’était pas très fiable non plus. Elle a souvent « dérangé » les gens, pour quémander de l’argent ou des services, et elle ne s’est pas toujours montrée reconnaissante. Mais rien de tout ça n’est dramatique.

Finalement, samedi le 26 juillet, en présence de sa sœur et de sa fille aînée, elle a soudainement ouvert tout grand ses yeux, pour les refermer lentement et son cœur s’est arrêter de battre, tout doucement.

Elle manquera à bien des gens, et j’en fais partie. Je dois maintenant quitter le centre, mais je n’arrive pas à détacher mon regard de Thérèse…

En hommage à ma tante adorée, Evelyne

2 Commentaires

  1. Enfin Evelyne, tu nous reviens! Ton cœur a parlé et la tante que je suis moi aussi te prend dans ses bras pour te consoler.

  2. Quel beau texte Évelyne rempli d’émotions et de vérité. Tu sais tellement nous amené avec toi quand tu écris. J’ai l’impression maintenant de vivre ce deuil avec toi. Merci de ce partage.

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