Le bonheur est dans la lenteur 2

J’aime ma nouvelle vie de bestiole, dépourvue de stress, avec ma carapace sur le dos.

Dans ma vie précédente, je m’appelais Fred. J’étais un humain sans domicile et ne demandais rien à personne. Je me débrouillais avec ce que je trouvais sur mon passage. Je gardais tous mes avoirs dans mon chariot d’épicerie, c’était ma maison. Jamais je ne m’en séparais.

Je ne demande encore rien à personne et personne ne s’occupe de moi. Je me contente de peu. Quelques feuillages sur mon passage me suffisent. Je prends tout mon temps. Quelques millimètres à la fois. Je vais nulle part. La vie rêvée quoi.

Un jour, un garçon se promenant dans la ruelle me saisit par la coquille. « Regarde maman, j’ai trouvé un escargot! » Mais pourquoi me porte-t-il attention celui-là? Sa mère lui suggère de m’apporter à leur maison. Bien caché au fond de ma carapace, je fige pendant qu’on me trimballe vers ce lieu inconnu.

Le curieux m’observe longuement en m’éclairant de toute sa lumière. Pas question que je sorte de chez moi. Il va bien finir par se désintéresser de ma petite personne insignifiante. Il s’évertue à me trouver diverses nourritures. Il me dépose sur un coquillage avec une feuille de menthe. Hummm, j’adore la menthe, ça me rappelle les dragées à la menthe que j’adorais tant lorsque j’étais Fred. Trop curieux, je sors une antenne à la fois, pour renifler cette feuille de menthe. Seulement une petite lippée rapide puis je retournerai dans ma caverne. C’est mal me connaître. Je ne connais pas la vitesse et je suis trop gourmant. Je m’accroche à cette feuille de tout mon long, je la succionne avec passion. Je m’enivre et j’oublie le petit garçon qui m’espionne avec enchantement. Il me donne une mini carotte. Je n’avais jamais réalisé comment c’était délicieux une carotte. La texture est parfaite pour moi et c’est juste assez sucré. Je m’en délecte et me sens regaillardi comme jamais. Il m’offre ses jouets mais j’y monte à mon rythme. Heureusement qu’il est patient ce jeune homme. Il n’attend pas de moi que je saute comme une grenouille. Je dois me reposer maintenant, j’ai dépensé beaucoup trop d’énergie. Je m’assoupis dans un recoin de sa maison d’espion Playmobil.

Le lendemain matin, mon nouveau compagnon vient me réveiller d’une douche froide. Un peu raide comme réveil. Il s’appelle Lou et il a décidé de me nommer Mignon. Ce sont des prénoms…dangereux, beaucoup trop attachants. Les prénoms peuvent créer une dépendance. J’ai toujours fuit les dépendances, l’alcool, la drogue, le travail, le sport et …le sucre. Quoique le sucre, je ne suis pas certain que j’aie pu éviter cette dépendance. Je suis mort étouffé par un sucre d’orge au miel dans ma vie humaine, après tout. Mais quelle extase! Je crois que cette expérience en valait la peine. Je me demande si l’attachement à un autre être peut également en valoir la peine, même si on peut en mourir de peine. Voilà que mon ami Lou me fait monter sur son bras. Il m’accepte comme je suis, malgré ma viscosité. Il en rigole. Je grimpe leeeeeentement mais Lou m’observe paaaaatiemment, fasciné. On prend goût à ce contact humain-escargot peau à peau. Je suis rendu près de son œil. On dirait qu’il me fait confiance. Devrais-je lui faire confiance?

Tous les matins se ressemblent pas mal. Lou me nourrit toujours de carottes et de feuilles de menthe. Mais sa mère lui a recommandé de me garder dans une cage, supposément pour me protéger. Quelle idée! J’ai déjà ma propre maison sur le dos qui me protège. Quoique celle-ci m’embête parfois car elle m’empêche de me faufiler à travers les barreaux de cette maudite cage. Mais où pourrais-je bien aller? Dehors? C’est vrai que j’étais bien, tout seul, dehors.

Je pourrais profiter des petites balades dans le gazon que Lou me fait prendre, pour m’enfuir. Mais ma lenteur exemplaire joue contre moi. Peut-être qu’au fond, je n’ai pas si envie de me séparer de lui.  Un jour, lors d’une balade, Lou me trouve un ami escargot au parc. J’en suis bien heureux, je vais enfin avoir de la compagnie de mon espèce. Quelle est cette attitude? Je n’ai jamais désiré d’ami avant. « Hey! Le compère, what’s up? » lui dis-je en langage d’escargot. Pas un mot, pas un geste. Est-il mort ou quoi? J’avoue qu’avant d’être apprivoisé, j’aurais probablement réagi aussi sauvagement, sans sortir de ma coquille. Soudain, la mère a une bizarre d’idée de déposer l’ami potentiel sur le skateboard. Alors Lou par mégarde dépose son pied sur sa planche, puisque c’est ce qu’on y dépose habituellement et non un escargot! Avec grand désarroi, Lou tue mon futur comparse… C’est la panique, ces humains sont dangereux! Moi qui me croyais à l’abri dans mon armure, je réalise que ces monstres peuvent m’écraser comme une pinotte. Je veux m’en aller!!!

Comme je ne peux m’enfuir à l’extérieur, je m’enfuis de l’intérieur. Je me trouve un coquillage dans ma cage pour m’y enfouir profondément. Au début, ils capotent, ils me cherchent partout autour de la cage. Ha! Tout un tour que je leur ai joué! Mais Lou, avec son astucieux sens de l’observation découvre ma cachette. Ouf! Ils sont incapables de m’y arracher. Je m’accroche et je m’étends dans mon nouvel appartement un peu plus vaste.

Après quelques jours, je commence à avoir faim, je m’ennuie des carottes et des caresses de Lou. Ils croient que je les boude et me « respectent » dans mon immobilisme. Ils ne réalisent pas que je suis coincé! Je ne peux plus sortir de mon habitacle même si je le veux. Au secours! Ils se décident enfin à m’en sortir en détruisant ma prison à coups de pince. Je retrouve ma semi-liberté avec bonheur.

L’hiver arrive et Lou mon humain de compagnie prend toujours soin de moi, son Mignon. Il me laisse suffisamment tranquille pour vivre ma vie d’escargot en paix. Un millimètre à la fois. C’est tout ce que je demande.

3 Commentaires

  1. Toute ressemblance avec la vraie vie n’est pas fortuite. Tous ses personnages sont inspirés de bestiole et de gens qui existent et tous ces faits sont véridiques bien que quelque peu romancés.

    Suite de https://lentonnoir.wordpress.com/2014/06/30/le-bonheur-est-dans-la-lenteur/

  2. J’aimerais bien que Lou laisse un commentaire lui aussi. Pour ma part, j’ai bien aimé « je m’enfuis de l’intérieur » et « mon humain de compagnie ». J’aime aussi le côté réincarnation d’un personnage que tu avais fait mourir. Les américains font ça aussi dans leurs séries. Bravo belle folle!

    1. Merci chère maman, fidèle lectrice. J’attendais ton commentaire avec hâte. C’est qu’on s’y attache à tes encouragements depuis 45 ans. Ok je vais demander un commentaire de Lou mais il a fallu que je l’oblige un peu à écouter mon histoire car à priori ça ne l’intéressait pas bcp. Mais suite à mon histoire il s’est mis à s’occuper de son Mignon à nouveau qu’il avait un peu délaissé depuis quelques temps. Et puis après en allant dans la ruelle, j’ai trouvé dans un arbre juste en face de l’endroit où Lou avait trouvé Mignon, un Mini Mignon que j’ai baptisé moi-même puisque c’est moi sa marraine d’adoption qui l’a trouvé cette fois. (voir photo sur Facebook) Peut-être que Mignon est son vrai père après tout. Alors ils ont recommencés à nous fasciner. Oui j’aimais bien aussi l’expression « s’enfuir de l’intérieur » qui est venu tout seul par le fait même de sa véritable fuite dans un coquillage. J’ai une photo de cela aussi. Et « humain de cie » j’avoue que je pense avoir pris cette expression dans Les 101 dalmatiens.

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