Des cendres sur la neige

Par un après-midi d’hiver avoisinant les -20°C, Alphonse est arrivé sous un soleil d’hiver à l’entrée de Sainte-Béatrice-sur-la-plaine, son village natal. Au-dessus des toits enneigés, on pouvait voir la fumée s’échapper des maisons. Il revenait peut-être avec de vieilles rancoeurs vers ce lieu où il n’y a jamais de chemin en hiver.

Enfin arrivé, il entra dans l’auberge et déposa son sac à côté du comptoir, mais il n’y avait personne pour l’accueillir. Il tendit l’oreille, il semblait y avoir une fête dans la salle d’à côté. Alphonse se laissa guider par sa curiosité et entra dans la salle. Tous les habitants du petit village s’étaient rassemblés à l’auberge pour fêter la nouvelle année!

Alors qu’il aurait préféré être accueilli par des clameurs pour célébrer son retour, un profond silence s’imposa et il fut l’objet de regards, des rumeurs se firent entendre dans la pièce. La musique s’arrêta net pour l’accueillir à l’auberge après son long voyage à travers les paysages de la région. Au cœur de cette fête, il s’avança parmi les invités.

C’est qu’Alphonse apportait la tourmente au sein du village. Sa présence leur rappela la perte d’un être cher jadis perdu. C’est qu’il avait été chassé du village après qu’on l’accusa d’être responsable de la mort du très aimé bucheron Joseph Leduc, une grande perte pour le village à la suite d’une branche qui lui avait fracassé le crâne alors qu’il transportait du bois sur son traîneau. Ça c’est ce qu’il s’était efforcé de leur expliquer à l’époque, mais en vain. Il avait nié toutes les accusations, alléguant qu’il n’était même pas là. Mais, il était parti se promener en forêt au même moment et il était le seul à ne pas être au village lors du malheureux événement. Alphonse avait ainsi été chassé du village et alla refaire sa vie à la grande ville.

Les gens étaient pétrifiés par son apparition, tel un spectre qui revenait les hanter après tant d’années. Mais de vieilles haines refirent surface et soudain, des hommes se levèrent et voulurent chasser l’intrus. Alphonse se défendit comme il le put, il fut repoussé et tomba au pied du mur.

Il mit un moment à reprendre ses esprits, regardant tous les regards fixés sur lui. Alphonse fut mêlé dans ses pensées et eut l’étrange impression que tous ces gens s’étaient déplacés pour venir l’accueillir. Après une vie austère dans la solitude de la grande ville, il était revenu au village pour faire la paix avec son passé. Il avait rêvé de la lumière de la neige dans son patelin, il avait rêvé d’une nouvelle vie paisible parmi les gens du village.

En se relevant, un homme costaud crut qu’il revenait pour frapper et l’empoigna. Il le projeta sur le bord d’une table qui bascula sur le plancher. Dans le fracas, une lampe à l’huile tomba sur le sol, les flammes léchèrent les murs, grimpèrent aux rideaux, et l’auberge s’enflamma. La vieille auberge faite de bois d’épinette se consuma en un instant, il ne resta que des cendres sur la neige au cœur du village.

Mes amis je vous le dis, il ne sert à rien de traîner de vieilles rancoeurs toute sa vie, car elles s’envolent en fumée au-dessus des toits en même temps que celles de nos ennemis. Il ne reste plus aucun mauvais sentiment à Sainte-Béatrice-sur-la-plaine qui ne compte désormais plus une seule âme.

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