C’est la Goutte qui déborde

Je suis née par un t

 torride après-midi d’été orageux. La belle saison débutait à peine et la canicule régnait déjà. La tension était tant à son comble que l’atmosphère était électrisante. Il n’en fallut pas plus pour que la guerre éclate entre mes parents qui s’engueulaient magistralement. Ma mère Cumulonimbus, à la veille d’accoucher, se faisait cinglante. Elle produisait des éclairs magnifiques et spectaculaires mais qui pouvaient électrocuter quiconque avait le malheur de se trouver sur son passage. Mon père Tonnerre, un impressionnant baryton, rugissait de manière tonitruante mais n’aurait pas fait de mal à une mouche.  Une telle condensation s’était accumulée en la demeure que ma mère en perdit ses eaux. C’est alors que je suis sortie en une seule poussée en compagnie de mes multiples sœurs. J’aime à croire que nous avons tant inondé de bonheur mes parents qu’ils sont parvenus à faire la paix par la suite. Mais c’est probablement l’arrivée de mon oncle tout rayonnant, le roi Sun, et ma tante toujours aussi colorée, la reine Bow, qui les auraient égayés.

 

Mon début de vie n’est pas très calme mais drôlement excitant. J’atterris dans un foyer d’accueil mené par une tumultueuse madame Rivière virevoltant avec ses courbes abondantes. À mon grand désespoir, non seulement je suis séparée de mes parents à ma naissance mais je perds mes sœurs de vue dès notre arrivée dans cette Mer de monde. Toutes les Gouttes se ressemblent tant qu’on ne peut les distinguer les unes des autres. Qui suis-je parmi elles? Pourtant, je reconnais la force du groupe. Seule, je suis inoffensive et vulnérable mais en troupe, nous sommes puissantes et admirables. Nous pouvons même devenir terriblement dangereuses si nous le souhaitons.

 

Nous avançons si vite qu’au détour d’un rocher, nous sommes propulsées avec une telle force que nous nous projetons dans une chute vertigineuse. J’en suis toute étourdie et à la fois enivrée par tant de beautés de cette Nature qui nous enveloppe que mes yeux ne savent plus comment toutes les absorber. Quelle nourrice cette grand-mère Nature! Heureusement qu’elle est là. Elle m’empêche de croupir dans mon coin. Jamais je ne l’oublierai. Elle donne un sens à cette vie précipitée.

 

Je poursuis ma route sur un Fleuve un peu plus tranquille. Mes sœurs d’adoption et moi sommes ensuite dirigées vers un environnement plus stable, chez Monsieur Lac, où l’on ne se déplace qu’à l’intérieur d’une enceinte. J’aime accueillir parmi nous les enfants humains. Ils s’amusent à nous chevaucher, à passer au travers de nous, à culbuter, avec un éclat de joie dont seulement ces gamins connaissent le secret de fabrication. Quelques adultes semblent avoir conservé le souvenir de cette recette fantasmagorique et savent la reconstituer à l’occasion. J’adore porter ces magiciens de l’eau sur mon dos, parfois avec une simple embarcation bien que rien n’égale le contact peau à peau.

 

Comme toute bonne chose a une fin dit-on, un triste jour, notre accès leur est interdit. Quelqu’un quelque part a décidé que mes sœurs et moi leur appartenions. Les propriétaires posent alors une chaîne avec un cadenas dont seulement quelques privilégiés possèdent la clé et le loisir d’ouvrir une porte menant à nous. Comme il n’y a presque plus d’enfants autour de ce fameux Lac devenu si ennuyant, ces élus n’ont pas la même habilité à jouer avec nous. Parfois même, quelques passants nous jettent des ordures au visage. Aucun respect pour grand-mère Nature notre source. Je ne comprends pas. Est-ce donc les invités de marque du proprio qui nous salissent ainsi avec leur huile à moteur ou quelques frustrés qui enfreignent jalousement les règles?  Peu importe à qui la faute mais ce milieu de vie est devenu carrément invivable. Je sens que nous avons de plus en plus de difficulté à respirer. Et la goutte qui fait déborder la Vase est de recevoir les excréments des humains directement via notre sous-sol sous-marin.

 

C’est décidé, il est temps que je m’enfuis. J’ai envie de faire exploser un barrage quelque part pour retourner dans la vie active et plus vive. Mais j’aurais besoin de la collaboration de mes pairs et même d’avoir des renforts provenant du ciel, nos voisins Tornades et Ouragans sortant leurs canons. Seule, je me sens comme une simple Goutte perdue dans la demeure majestueuse de mon grand-père Océan. Ne pouvant passer par la grande porte, je trouve alors une plus petite issue. Une fissure bien que bouetteuse, m’offre la porte de sortie qu’il me fallait coûte que coûte. Via ce petit Ruisseau, j’aboutis en cette fin de mes jours estivaux dans un Marécage stagnant ou plus grand signe de vie ne circule, à part ses grandes algues aux allures gluantes et insignifiantes.

 

Profitant de cette chaleur étouffante pour m’évaporer, je retrouve ma forme éthérique pour retourner d’où je venais, aux cieux dans les nuages, au creux du ventre de ma mère. Je compte bien me réincarner un de ces jours. Certainement pas pour vivre dans un environnement aseptisé enfermée dans l’une de ces bouteilles de plastique. Peut-être irais-je rejoindre mes ancêtres les Glaciers, arborant ma belle chevelure blanche. Mais encore, ces derniers disparaissent avec le temps et leur progéniture se disperse paraît-il. Vaut mieux rêver de rejoindre mes cousines vivant chez leur Mer dans les pays chauds. Je sais comment leurs blagues salées et leurs discussions déchaînées provoquent des vagues. Je m’y amuserais follement, il me semble.

10 Commentaires

  1. Majestueux! Je ne trouve aucun autre mot pour décrire cette histoire de ta somptueuse plume! Je ne verrai plus le soleil et les arc-en-ciel du même oeil!

    1. Merci Jean-François pour tes commentaires tonitruants! On peut dire que tu sais m’accueillir à nouveau les bras ouverts après mes 6 mois d’abstinence d’écriture sur l’Entonnoir comme j’écrivais sur Facebook. Tu m’as vraiment inspirée avec ta contrainte de plan d’eau estival que j’ai saisi à bras le corps. J’ai pris un grand plaisir à écrire ce texte d’ailleurs avec tout ce qui me passe par la tête entourée de cette nature si vivante ces jours-ci. Je dois d’ailleurs te remercier pour tenir le fort contre vents et marées.

  2. Très beau récit chère cousine, c’est poétique et imagée. Toujours un plaisir de te lire.

    1. Merci de me lire et de tes bons mots. J’avoue que j’ai hâte de te lire à nouveau moi aussi.

  3. Texte débordant d’énergie imaginative, comme tu sais si bien faire preuve en écriture et dans ta vie en général. L’artiste, la sportive, la mère et la fille que tu es m’épate toujours!

    1. Tes commentaires m’ont touiours encouragés et continue de me stimuler. C’est toi ma mère Nature!

  4. C’est une très belle allégorie (si je puis dire) et je suis très heureuse de t’avoir donner l’élan pour reprendre l’écriture.

    1. Oui merci Marie-Lyne! Ta participation m’a vraiment redonné le goût d’écrire. Je me rends compte que créer c’est comme faire du sport. Ça prend toujours un effort d’abord et le plaisir suit très vite.

  5. Je suis encore une fois très impressionnée par ton talent d’auteure. Peut-importe le style d’écriture qui prime dans tes textes, qu’il soit plus ludique, plus poétique,plus fantaisiste (etc..), je prends toujours un réel plaisir à les lire. Il me semble aussi que tes textes sont de plus en plus riches; riches en images, en allégories et riche de sens aussi. J’adore qu’on se promène de la légèreté à la réflexion, de la laideur à la beauté, du tout petit ou tout grand, et de l’inquiétude à l’espoir. Décidément, une autre très très belle histoire. Bravo Julie! Quelle belle sensibilité tu as!

    1. Ah merci Dominique! Je reçois tes jolis commentaires comme un bouquet de fleurs. Je suis heureuse de t’avoir encore touchée mon amie.

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