Le mariage.

Cela se passe aujourd’hui… ça s’impose ! Peu importe ce qu’elle ressent ou ce qu’elle en pense, elle doit se marier aujourd’hui ! Cette pauvre fille, comme ses sœurs, ses cousines et toutes les femmes de son village, depuis aussi loin qu’il existe, doit se soumettre à l’union obligée. Décidée depuis l’enfance. Prévue bien avant sa génération.

Elle s’avance, lourdement, à petits pas incertains, hésitants. Douloureusement résignés. On dirait sa mèregrand ! Tout se bouscule dans sa tête mais rien qu’elle ne puisse dire. Elle a pourtant exprimé, sous toutes les formes possibles, son refus de se soumettre. Jamais femme n’a dérogé à cette obligation et elle ne serait pas différente des autres. Elle a tant retourné les mots pour crier sa peine qu’on l’a prise pour folle et on ne l’a plus écoutée. Elle n’a plus de voix pour personne.

Elle ne lève pas les yeux. Elle ne veut pas voir. Elle ne peut pas voir l’instant où son destin ne lui appartiendra plus. L’instant maudit, petit instant, qui lui volera le reste de son existence.

Figée, au seuil d’une vie qu’elle n’aura pas choisie, elle sent soudainement son cœur battre en mitraille. Le sang circule trop vite dans son maigre corps qu’elle ne nourrit plus depuis trop longtemps. Elle essuie, horrifiée, un filet brûlant qui s’échappe de sa frêle narine… Elle a juste le temps de voir une grosse tache rouge souiller la manche blanche de sa robe et elle s’effondre. Inconsciente.

Elle est bien. Sa poitrine qui la serre tant depuis des mois, est souple et mouvante. Elle respire profondément. Encore et encore. Elle remplit ses poumons d’air qu’elle vide ensuite dans un souffle bruyant, pour entendre sa vie. Elle sourit aux éclats… les yeux encore scellés pour ne pas perdre ces précieux moments qu’elle savoure lentement, comme les galettes sucrées et réconfortantes que ses sœurs cuisinaient en un autre temps. Avant qu’elles ne la rendent malade et la rompent à la soumission. Elles remplissaient le pot de biscuits et la cuisine fleurait bon la cannelle et le beurre frais. En un autre temps.

Elle serre ses paupières de plus belle mais dans un bruit de chute violente, d’arbre qui s’effondre, de bois qui craque sous le coup sournois de la foudre, elle les ouvre dans la douleur.

L’élu. Le loup la domine déjà.

4 Commentaires

  1. Sublime! Je découvre ta grande aisance dans le maniement des mots! Je me suis d’abord senti dans un documentaire puis, on entre de plus en plus profondément dans l’intimité de cette jeune femme. Beau et touchant.

  2. Merci pour tes bons mots Jean-François! J’ai brisé la glace … Très stimulants ces exercices… J’attends impatiemment le défi d’octobre!

  3. Ouf quel texte percutant! Quel beau défi relevé avec brio. Tout un parallèle cette histoire de Chaperon dominée par le Loup. Et dire que ça se passe malheureusement encore partout dans le monde.

Votre commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :