Le rendez-vous

J’avance laborieusement sur le vieux pavé. Je regarde mes chaussures trop hautes pour la marche et je surveille trous et bosses pour éviter de me tordre les chevilles. Je dois arriver saine et sauve au point de rendez-vous. Il a dit 20 heures. Je retourne encore dans ma tête les images de son sourire et du dernier regard qu’il m’a lancé! J’ai bien cru y laisser ma peau! J’ai frémi comme un chihuahua et ma bouche s’est asséchée du coup!
J’aperçois enfin tout près, les lumières de la jolie terrasse et j’accélère le pas un peu plus au risque d’en périr!

-Vous avez une réservation?
Je bafouille. Je prononce son nom pour la première fois.
– Oui, au nom de M. Sinclair.

– mmm…pas de Sinclair.
Mes chaussures sont vraiment trop délicates pour supporter mes jambes qui ont soudainement pris la consistance de lasagnes cuites!

– Mademoiselle? Ca va? Je vous installe sur la terrasse?
– Euh… oui, merci.
Je le suis docilement, ma tête en névrose! La terrasse est sympathique et la soirée est chaude. Les tables sont minuscules et les chaises sont squelettiques et branlantes tout comme mes désormais ridicules talons aiguilles. Je dépose mon sac et demande tout de go un Gibson bien froid! Je m’étais promis d’y aller doucement avec l’alcool mais là il me fallait reprendre un peu mes esprits.

Il n’a pas fait de réservation.
Que dois-je y comprendre? Je repasse dans ma tête les heures passées avec cet homme que je connais à peine et qui m’avait lancé, plein d’enthousiasme, cette invitation. C’est que j’y ai mis du temps pour m’y préparer! Et ces talons que je supporte honteusement…
Je regarde le ciel étoilée et je te vois maman… tu ris ! Tu te demandes comment je me sortirai de cette aventure! Il viendra maman, tu verras.

20h30. Le serveur m’apporte mon Gibson.
– Vous serez deux?

Je ne sais plus. Me voilà ravagée. Je déteste profondément ce moment.
– Oui… lançais-je avec tout ce qui me reste d’assurance.
Il dépose 2 menus sur le couvert libre devant moi. L’image est pathétique.

Je m’étais plutôt imaginée arriver alors qu’il serait déjà installé à la terrasse, se morfondant, suppliant sa chance que je ne lui pose pas un lapin… Et comme une scène sortie d’un film de fille, il m’apercevrait m’avançant vers lui! Tout ça au ralenti… Il se lèverait, renversant sa maigrelette chaise et me tendrait la main pour m’accueillir à coup de sourires reconnaissants. Pffff…

20h50. Le serveur revient.
– Finalement vous serez seule?
La question est désintéressée. Il en a vu d’autres c’est clair. Encore quelques minutes, le temps de prendre la dernière gorgée de mon verre.   C’est fou comme on est seule quand on vous demande si vous êtes seule!

– L’addition je vous prie! Je dois quitter pour une urgence… Et j’ajoute rapidement : ‘’Euh… il y a le feu dans mon appart!’’.   J’ai aussitôt détourné mon regard pour ne pas voir sa tête qui se fiche de la mienne.
Je fouille mon sac pour trouver de l’argent, je maudis M. Sinclair et m’engage sur ce satané pavé pour le périple du retour.

Le feu, que dis-je, c’est l’apocalypse ! … Ohhh vivement que je redouble de colère contre M. Sinclair mais je rumine d’autant plus la honte de cet abandon cavalier. J’enlève mes souliers et je les jette dans la première poubelle que je croise. Ma marche étant plus sûre, je rentre chez moi en un temps record. Temps que je n’ai pas vu passer tellement j’étais occupée à piétiner à coup de talon aiguille l’estime de moi éclatée en mille morceaux.  Aussitôt la porte refermée derrière moi, je m’effondre, l’estomac creux et l’ego en charpie.
Au moment où ma vie n’est guère mieux que les restes d’un ballon de fête crevé, flasque et vide, mon téléphone se met à vibrer dans mon sac.  Un texto rentre tout juste.

« Bonsoir Mlle Berger, toujours disponible pour demain 20h00? La réservation est sous mon nom, n’oubliez pas! M. Sinclair. » 

Je retombe sur le canapé… catastrophée! Je n’ai plus de chaussures.

6 Commentaires

  1. « Au moment où ma vie n’est guère mieux que les restes d’un ballon de fête crevé »
    Très belle métaphore qui en dit long !

  2. Merci pidipiwo! ☺️

  3. Tu crée du suspens jusqu’à la fin! C’est fait d’une belle écriture et c’est captivant! Merci!

  4. Merci Jean-Francois!

  5. Comme on peut se sentir seul lorsqu’on nous demande si l’on est seul. :-) Charmant texte qui nous tient en haleine avec une excellente chute.

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