Le Studio de danse

L’odeur de la pièce me rappelle celle de la bibliothèque, entourée de rayons de livres, d’histoires, de savoir et d’art.  Pourtant ici, il n’y a pas de livres et ce n’est pas l’esprit qui est sollicité,  mais le corps.  Ce n’est pas le savoir qui nous fait envie mais le mouvement.  Le mouvement dans sa grâce ultime.  

Sur le plancher de bois pâle, lustré à la perfection, aucun meuble, aucune chaise ou table.  Pas même un canapé. Simplement trois rectangles de soleil au bout d’un long faisceau s’étirant depuis les grandes fenêtres tout en haut. 

Puis, la danseuse.

Tout autour, sous les fenêtres, les hauts murs sont couverts de miroirs d’où il est impossible de se soustraire.  Où chaque mouvement risqué, osé, se répercutera à l’infini.  En un écho silencieux.  Des ondes concentriques. Des ronds dans l’eau.  Vous exposant, vulnérable,  à la sublime harmonie ou à l’exécution maladroite.  

La danseuse s’avance, à petits pas gracieux, contrainte dans ses ballerines de satin rose.  Elle soulève lentement un bras en une grande et longue vague et dépose sa main sur la barre d’appui qui traverse le miroir.  Ses pieds veinés se soulèvent tranquillement jusqu’à ce qu’elle ne tienne plus que sur ses pointes.  Ses mollets se contractent et ses cuisses se gonflent rassemblant la force contenue dans son corps trop mince.  Ce corps aux allures fragiles et pourtant prêt au dépassement.  Son visage, enserré dans un solide chignon, est relevé.  Il n’y a ni sourire ni peine à y lire.  Simplement une puissante concentration. 

Tout le studio, muet avant cet instant, se remplit maintenant de musique.  Jusqu’à en occuper le moindre iota.  Comme apparus par la  simple volonté de la danseuse, des violons, des violoncelles, des flûtes et des harpes s’imposent en une grandiose symphonie. 

Elle s’élance enfin et entre dans le même mouvement.   Lentement, annonçant la grâce des moments à venir.  Son long corps s’anime de plus en plus, tourne sur lui-même en de vertigineux sauts et retombe sur les pointes avec la légèreté de la plume.  Ses bras happent la lumière, traversant les rayons de soleil.  Semblant s’y accrocher.

S’amorce alors un pas de deux entre elle et la musique.   Comme si elle dansait sur les cordes des instruments pour en faire résonner elle-même la cadence.  Son visage jusqu’alors impassible exprime maintenant la gravité de l’histoire qu’elle raconte.  La musique et la danseuse ne font qu’un.  Elle est la musique. La musique est danse.

Sur les miroirs, son mouvant, son émouvant reflet cent fois multiplié sur les quatre murs de la grande salle se perpétue dans cette infiniment éphémère œuvre de chair.

Denise Beaumier 20 février 2016 

5 Commentaires

  1. C’est très beau. On voit tout et on devient presque la danseuse…
    Merci

  2. Quel beau texte. D’abord on découvre lentement cet espace en suivant tes mots. Puis, tu l’illustre d’une manière si sensorielle qu’on finit par le voir et le ressentir. Bravo Denise.

  3. Vos mots dansent si bien Denise.

    1. Merci Julie!

      Envoyé de mon iPad

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