Faux départ

Il est tard, il est temps de tout ranger et de quitter les lieux. M’apercevant que mon lacet s’est détaché, je me penche, je refais les liens puis, me relevant, je me frappe le crâne sur la table et m’affale sur le plancher, sur le dos, la bouche ouverte.

J’ouvre les yeux. Observant le plafond, je prends conscience de l’ampleur de l’espace au-dessus de moi, au-delà de la table. Une lumière tamisée dans les tons de beige colore l’espace. J’observe les colonnes de bois sur les côtés, imposantes, le vernis reflétant la lumière des lampes sur le fond brun foncé du bois teint. Je lève les yeux jusqu’au plafond et j’observe pour la première fois les rampes, les bordures et les motifs peints. Je sens que mon esprit divague et j’admire malgré tout la beauté de l’œuvre. Je me sens étourdi, mais je suis bien ici.

J’abaisse les yeux et je cherche une personne qui pourrait me venir en aide. Pas un membre du personnel en vue, pas un usager, personne. Nous sommes à quelques minutes de la fermeture, ils sont presque tous partis.

Autour de moi, un jeu d’ombres et de lumières offre une alternance de lignes franches et de zones ombragées. Les allées nombreuses s’entrecroisent. Je jette un oeil le long de l’une d’entre elles, sans pouvoir voir à son extrémité. Les vitraux des grandes fenêtres sur les côtés ont perdu leurs couleurs en cette fin de soirée, mais laissent entrevoir par leur lustre les teintes éclatantes qui doivent se déployer admirablement à la lumière du jour.

Je cherche autour, il n’y a personne. Je voudrais que quelqu’un vienne me voir, mais, c’est plus fort que moi, je reste muet.

Les yeux pointés au loin là-haut, sur les mezzanines qui s’élèvent sur trois étages, je sens le vaste espace autour de moi. J’aperçois une ombre qui me laisse croire qu’une personne circule là-haut. Je voudrais crier pour qu’on vienne à mon aide. Mais, je ne peux élever la voix.

Puis les lumières s’éteignent, le silence s’installe. C’est ma dernière chance, si je veux sortir d’ici, il faut que j’appelle à l’aide. Mais, je reste muet. C’est ce qu’on m’a appris.

Dans un « clac » sec, qui fait écho dans tout l’établissement, les lumières se ferment. Je regarde autour, les mille couleurs des livres dans les rayons ont disparu. Une lampe de sécurité permet de voir encore la ligne du comptoir de prêts et la nuit noire s’amorce dans la bibliothèque.

3 Commentaires

  1. comme c’est bien de voir l’espace depuis l’horizontal! Bravo pour le silence qu’on entend trop bien! …et la longue nuit qui commence en sera remplie ! merci aussi pour tes bons mots!

  2. C’est thrillant cette immobilité silencieuse. Et on se sent vraiment dans la peau du personnage. La description des teintes prend tout son sens lorsque celles-ci disparraissent. Et j’aime l’idée : c’est ce qu’on m’a appris. Bravo pour ce texte JF.

  3. Merci beaucoup pour ces beaux commentaires, ça me touche! Je me suis dis que tant qu’à être immobile pour observer un lieu, autant que ce soit couché sur le dos! Au plaisir de vous lire!

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