Meeting à Zelenodolsk

Le gardien m’avait avertie.  Bien que je ne comprenais absolument rien à la langue de ce foutu pays, cet homme mâchait mollement et sans fin les mots dans sa bouche quasi édentée.  Et quand enfin il en sortait des sons ils étaient accompagnés d’un étrange sifflement ou pire, de postillons douteux.

J’avais rendez-vous avec je ne sais qui pour je ne sais plus trop pour quelle raison dans cette usine où mon patron, qui s’était fait porter pâle le matin, m’avait envoyé.

L’usine devait se trouver sur un territoire qui s’étend sur plusieurs kilomètres car il m’avait jeté des cartes, des bouteilles d’eau, un laissez-passer et un regard soulagé d’échapper à cette obligation.  J’avais roulé pendant 2 heures sur des routes de plus en plus sauvages avant d’arriver, grugée de doutes, à cette clôture à peine plus large que ma petite Skoda louée.  Un homme était assis sur un tas de pierres, abrité par un parasol aux couleurs de la bière locale Baltika dont un pan complet pendouillait devant son front.  À mon approche, il n’avait pas levé les yeux mais avait commencé à fouiller ses poches probablement à la recherche d’une clé pour déverrouiller le cadenas.  Sans baisser la fenêtre, j’y ai collé le laissez-passer et j’ai attendu.  Lentement, comme s’il en passait des milliers comme moi, il a marché jusqu’à l’entrée et a simplement ouvert la vieille porte puis attendu que je disparaisse.

Après quelques centaines de mètres, il n’y avait toujours pas de bâtiment en vue.  Il me fallait revenir et discuter avec le gardien.  À mon arrivée, la clôture était cadenassée et l’homme avait repris sa place sous son abri de fortune.  Je le vis alors fouiller ses poches à la recherche de la clé, marcher lentement vers la clôture et la tirer pour la ré-ouvrir…

Il s’approcha alors de ma fenêtre et une discussion de sourds s’engageât.  À grand éclat de gestes, de grognements, de mots incompréhensibles et de projectiles dégoûtants.

Me voilà donc devant cette fourche qu’il a dû me décrire en long et en large sans que je n’en saisisse que ce que j’ai deviné en me rabattant sur son langage du corps.  Ses deux mains jointes, ils les étiraient vers l’avant en les ouvrant … Il avait opéré ce geste tant de fois qu’en regardant maintenant la fourche je n’y voyais que ses deux bras ouverts devant moi.  Entre les deux chemins était planté un vieux poteau qui supportait une flèche pour la gauche et une flèche pour la droite.  Celle indiquant la gauche était illisible même pour qui habitait ce pays depuis sa souche. Le bout de bois était ébréché et sa pointe brisée pointait tristement vers le sol.  La peinture usée et l’inscription qui devait s’y trouver jadis laissait présager que cette direction n’a pas été un choix populaire.   Pour celle indiquant la droite, elle avait été rafraîchie.  Pas récemment mais tout de même.  Il y avait bien un nom d’inscrit mais encore là ce n’était pas dans un alphabet familier.

Malgré le gros sigle en rouge traversé d’un trait, signe d’interdiction ou peut-être d’avertissement de danger ou même de mort qui sait, j’optai pour cette direction.  Le chemin atrocement cahoteux s’amincissait tandis que mes doutes grandissaient. Il n’y avait décidément toujours pas de bâtiment en vue.  Pourtant la route était là.  Les courbes, les bosses, les trous demandaient toute mon attention et je ne vis pas arriver, 30 minutes plus loin, la fourche!  Ça fait un moment que le GPS de mon cellulaire ne montrait qu’un point bleu clignotant sur un fond désespéramment blanc… je suis un point bleu au milieu de nulle part!

Qu’à cela ne tienne, sans m’arrêter je décide de prendre la gauche cette fois-ci.  Le chemin n’y est pas plus accueillant et le temps avance.  Il y a bien longtemps que l’heure du rendez-vous est passée et je ne peux plus contacter personne.  Je me trouve en bien mauvaise compagnie avec moi-même!

Un peu d’espoir cependant me tient encore ou peut-être le désespoir, allez voir!  J’arrive finalement à une ouverture dans les arbres et j’aperçois, noooon! La fourche!

Ankylosée par toutes ces heures de route scotchée au volant, je suis sortie péniblement de la voiture pour évaluer cette fourche maintenant devenue ma plus proche parente en ce pays hostile.  Je reconnus évidemment tout de suite la flèche brisée de gauche pointant espièglement le sol !

On aurait dû y lire, tiens : Vous êtes ici !   Ou mieux : Vous êtes encore ici !

Après quelques bonnes respirations j’ai pris résolument le chemin trop bien connu de la petite clôture.  Mon gardien a fouillé ses poches, marché lentement vers la porte qu’il a ré-ouverte et refermée une troisième fois derrière moi.  J’ai filé jusqu’au premier bistrot et commandé 3 vodkas… Et à mon patron qui s’informe d’une voix faussement enrhumée comment s’est déroulée la rencontre qui n’a jamais eu lieu, j’ai répondu :   Все подходит!

 

2 Commentaires

  1. Beau texte Denise, tu nous tiens en halène, on espère que le pauvre trouvera, mais s’était bien écrit dans les astres que ce personnage allait finir sa quête dans le désespoir!

    1. Merci Jean-Francois!

      Envoyé de mon iPad

      >

Votre commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :