La terre

Nous avions dévié dramatiquement de la trajectoire.  Perdu l’objectif.  Tous les cadrans s’étaient emballés au beau milieu d’une tempête magnétique qui nous a emportés dans sa tourmente.  Des débris nous avaient frappés durement à plusieurs reprises.   Nous avons manœuvré dangereusement et longuement pour sortir enfin de son emprise.   Notre vaisseau avait dérivé lentement pendant des jours, le temps d’effectuer les réparations les plus importantes.

Puis nous avons vu la terre.

Magnifiquement bleue et brillante comme on me l’avait décrite dans mon enfance.  Mes grands-parents qui l’avaient à peine connue avaient été dans les derniers à la quitter.  Ils n’étaient que des enfants à l’époque. Le grand déportement s’était opéré sur plusieurs années et les derniers à partir avec leur famille en étaient les instigateurs travaillant d’arrache-pied pour déménager le monde terrestre au nouveau lieu habitable, créé de toutes pièces pour accueillir et assurer la pérennité de la race humaine.  Nous n’avions qu’une seule langue pour communiquer, une seule nourriture pour tous, et une seule gérance, dépouillée de croyance religieuse, politique ou même philosophique.  Nous avions cessé d’extrapoler sur l’avenir ou le passé pour ne nous concentrer que sur notre fragile survie.  Le progrès de notre technologie avait fait des avancées spectaculaires et tout notre peuple s’y  employait à temps plein.  Plus personne ne s’était inquiété ni même intéressé depuis, à cette terre-mère qui avait bercé nos ancêtres pendant des millions d’années.

Me voilà maintenant, admirant par le minuscule hublot ce joyau dans l’espace noir.   Nous flottions, tous moteurs éteints, emportés dans son orbite et j’entendais les conversations de mon équipe.  Il me faudra trancher.   Nous traverserons l’atmosphère et atterrirons.

Pendant l’atterrissage, nous avions aggravé les dommages de notre vaisseau mais rien assez pour me tourmenter plus que ce que nous allions trouver au sol.

Quelques heures ont passé surement depuis notre arrivée car à mon réveil, il faisait froid et humide dans la cabine.  J’ai défait mes sangles et j’ai bougé.  Mon corps était lourd et mes poumons s’affolaient.   Je me suis approchée du hublot et j’ai reconnu des plantes, des feuilles comme dans la biosphère sur la station.   Il me fallait sortir…Toute mon équipe était inconsciente mais vivante.  Je pouvais aller en sentinelle.

Y avait-il du danger pour l’homme?  Je n’en sentais pas.  Selon ce que j’en avais conclu,  nous l’avions quittée parce que nous y étions le premier et l’unique danger…  Nous avions abusé de son ventre et elle nous était devenue hostile.  Apparemment.

J’ai activé la petite porte destinée aux réfections extérieures du vaisseau ce qui limitait toute possibilité de contamination s’il y avait lieu.

Il m’a fallu m’habituer à la grande lumière du soleil qui enveloppait tout.  Nous l’avions toujours considéré comme un grand mal pour l’homme.  D’aussi loin que ce qu’on en connaissait il avait été à l’origine de graves maladies incurables.

Difficile de décrire le paysage, moi qui n’avais observé que du noir par les fenêtres depuis mon enfance ou que des astres de cendres arides et grises lors de mes sorties d’explorations.

Je m’avançais et une sensation de paix me remplit jusque dans mes entrailles.  Bien que mon corps me semble peser trop lourd je poursuivis un chemin prudent et lent.  Des arbres, des branches, des feuilles, des fleurs aux couleurs éblouissantes sous cette lumière bienfaitrice.  Tout me semble harmonie et calme.

Mon uniforme me pesait trop et j’ai pris le risque de m’en défaire.   Ma première bouffée m’étourdit et me fit perdre pied.  Étendue de tout mon long, j’ai pris agréablement conscience que je pouvais respirer librement.  Même que tout un  monde s’ouvrait à moi.  Le parfum des fleurs, la chlorophylle, l’humidité de la terre, toutes ces odeurs s’engouffraient dans mes narines et mes gènes les reconnaissaient.

Et la chaleur du soleil.  Mon corps sembla s’en gaver.

Je poursuivis mon chemin presque légère, avide du moment inconcevable que je vivais.  Tout autour se dévoilait à moi et je leur rendais hommage avec extase.   Je n’avais rien vu de tel de toute ma vie mais je n’étais pas au bout de mes découvertes.    J’ai traversé une rivière et j’ai mêlé une larme à son flot agité tant sa beauté, sa limpidité m’émut.  J’ai suivi son cours et j’ai vu où elle allait se jeter.  Il n’y avait pas de mot pour décrire l’immensité nouvelle qui ne ressemblait en rien à ce que j’aurais pu imaginer.  C’est là que des objets volants, les volatiles, des oiseaux les appelait-on jadis, ont traversé le ciel dans des cris de joie, de ralliement et d’insouciance.

Derrière moi, j’ai entendu craquer à quelques reprises et je me suis demandé si d’autres formes de vie, autres que les oiseaux et les végétaux avaient ressurgi.

Je suis retournée sur mes pas et il y avait non loin, une construction.  Faite de la main des hommes sans aucun doute.  Elle semblait avoir connu des jours meilleurs et en m’approchant j’ai senti  la vie qui y a un jour habité…  Tout est si rudimentaire, si … manuel!  Une maison.  C’était une maison !  J’en fis le tour quelques fois pour comprendre, enregistrer tout ça.  Ma grand-mère m’en avait parlé un peu… Une ferme disait-elle.  Il y avait des animaux qui couraient, beaucoup, en troupeau.  Des champs à perte de vue.  Les blés dansant  au gré du vent.  Le labeur à l’air libre…  Je n’aurais pu comprendre ou ressentir son émotion quand elle m’en racontait des bribes mais maintenant tout me revenait.   Même si elle n’avait connu que l’hostilité de la terre qui avait précipité le grand déportement, elle avait les souvenirs que ses ancêtres racontaient.

La végétation avait envahi les entrées et les dépendances et il fallut me frayer un chemin.  Ça m’a épuisée.  L’air qui rentrait dans mes poumons était si pure qu’elle me remplissait jusqu’à m’en soûler!   Je me suis trouvé une roche pour m’y asseoir et reprendre mes esprits enivrés.

À mes pieds, un objet dépassait sous un tas de terre et j’ai tiré.   Je me suis mise à rire.  Plus je riais et plus ma poitrine se serrait.  Je riais de bon cœur, de tendresse, tant que des larmes se sont mises à couler pour finir par en pleurer d’émotion.   C’était une vieille botte.  Elle avait appartenu à quelqu’un jadis.  Quelqu’un qui avait vécu et travaillé et mangé et dormi ici.   Sur la terre.

J’ai désherbé, fauché, creusé, avec  acharnement et bientôt mon butin s’agrandissait…  Des morceaux de verre cassé, du métal, des lambeaux de matières plastiques et un vieux siège qui aura servi pour un enfant sans doute…  Puis pour rassembler tous mes trésors, j’ai déniché une cuvette sur roues munie de deux poignées.

L’astre chaud descendait dans le ciel et les ombres s’étiraient.   L’achèvement d’une journée terrestre.    Avant de quitter les lieux pour rejoindre mes camarades, je me suis remise sur ma roche et j’ai dicté mon rapport dans le journal de bord électronique qui n’a pas quitté mon bras.

L’an 101 après le grand déportement

Système solaire  – Planète Terre   Coordonnées :  225.06° – 7295.43 (pc)

Situation de l’écrasement : 35°15’S  – 149°08’E   Equateur Sud

 Nous sommes entrés dans l’atmosphère de la planète terre et nous avons été soumis à son attraction.  Nous avons opéré un atterrissage non contrôlé et devrons effectuer des réparations.  L’équipe est sauve.  Suite à une première sortie, nous constatons que l’environnement général est  sain et respirable.  La végétation est luxuriante et les eaux claires et  limpides (échantillon récupéré).  La faune sans doute existante mais discrète.  

 La terre est libre de toute vie humaine … et elle est parfaite.

Sur le chemin du retour, perdue dans mes pensées d’où je prenais conscience de ce qu’était la beauté, la pureté ainsi que de l’humilité nécessaire à l’harmonie de ce monde, j’ai  effacé mon rapport et j’ai dicté :

L’an 101 après le grand déportement

Système solaire  – Planète Terre   Coordonnées :  225.06° – 7295.43 (pc)

Situation de l’écrasement : 35°15’S  – 149°08’E   Equateur Sud

Nous sommes entrés dans l’atmosphère de la planète terre et nous avons été soumis à son attraction.  Nous avons opéré un atterrissage non contrôlé et devrons effectuer des réparations.  L’équipe est sauve. Nous n’avons pas effectué de sortie par crainte de contamination.

 

 

 

 

 

5 Commentaires

  1. Oh, bravo Denise! J’ai suivi avec un intérêt soutenu la (re) découverte de la Terre. On dirait le premier chapitre d’un roman. Tu sais équilibrer les descriptions et l’action pour garder le lecteur en haleine :) Même si tu n’as pas du tout respecté le défi (quelle délinquance) :)) P.ê. juste un commentaire pour la fin. Ça m’a pris un certain temps pour comprendre le punch. Au début, je ne comprenais pas du tout puis en y repensant je me suis dit  » ah, p.ê. qu’elle veut cacher son expédition à son équipage et quitter les lieux pour les laisser vierges ». Je ne sais pas s’il y aurait moyen que ça soit plus évident… genre, que les réflexions de la capitaine précédent tout juste la fin nous laissent voir ce qu’elle pense du gâchis fait par les humains et-ou de la beauté de la nature sans ceux-ci ?!? Mais bon, p.ê. que les autres lecteurs ont compris tout de suite et que je suis l’exception. Encore bravo!

  2. Oh là là! Je pensais que c’était pour le défi de juin, mais c’est pour celui de mai! Double bravo, c’est tellement bien intégré que ça a passé inaperçu!!! :D La délinquance était donc seulement celle du retard!

  3. Oui Jean-François, c’etait pour le défi de mai! Juste un retard ! 😌
    Vraiment merci pour tes bons mots et tes commentaires … Oui, certainement que j’aurais pu le dire plus explicitement quoique tu as bien saisi qu’elle cachera sa sortie (bon c’est de la fiction encore!) pour la préserver du retour de l’homme… Mais j’avais largement dépassé mes 600 mots 😀 Je reviserai certainement …

  4. Pardonne moi, France, je t’ai appelé Jean-Francois…. Mille fois désolée pour ce lapsus…
    Merci encore pour tes commentaires.

  5. Pas d’trouble ;)

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