Perdue

J’habite le long de la côte du Pacifique.  Là où les falaises, la jungle et l’océan se disputent le paysage.  Pourtant, il y a des jours où j’ai l’âme à l’errance.  Surtout au coeur de l’été, quand la chaleur pèse.  Beaucoup trop.  Quand la nature se fait luxuriante.  Juste trop. Quand le vent lui-même s’épuise et tombe.  Quand les cigales entament leur danse de juillet.  Tapies dans les arbres comme des sorcières malveillantes.  Envahissant l’espace de leurs stridulations angoissantes.

Et là, la torpeur s’installe.
Un de ces jours-là, j’ai pris la route.  Vers où?  Je ne voulais pas savoir. Juste partir.  Prendre le large.  En prendre large.

J’ai roulé.  Parfois vite, parfois distraite.  Longtemps.  Tant, que le vert débordant s’est sournoisement métamorphosé pour ne devenir que le désert.  Tout autour, rien.  Aucune voiture devant ni derrière. J’ai suivi le chemin encore un moment et j’ai ralenti, jusqu’à l’arrêt.  Je suis sortie quelques instants puis, poussée par l’attrait de ces étendues vides, inhabitées, infertiles, il m’a fallu aller plus loin encore. Rouler dans cette mer de sable et fouiller, jusqu’à plus rien, ma pensée.  Pourtant quand j’ai tenté de repartir la voiture elle, n’a plus voulu.  La citerne était aussi vide que mon but ce jour-là.

Abandonner la voiture et marcher.  Longer la route sur le sable.  De tous côtés, il n’y avait rien sinon que l’horizon fendant le panorama en une parfaite ligne.  Je marchais.  Une automate sur l’autoroute.  Le soleil au zénith brûlait l’air, le sable et ma peau. Mon corps rendait son eau et mes tourments s’apaisaient un à un.  Je me vautrais dans ce douloureux bien-être.  Plus rien n’avait d’importance autant que cette seconde où, perdue dans l’irréalité de ma situation, mon être entier débattait entre continuer ou arrêter.  Vivre et mourir.
À ce moment précis, ce moment où la raison pour laquelle je me trouvais ici m’avait échappé complètement.  Ce moment où tout n’est plus possible.  Ce moment qui n’en espère aucun autre.  À ce moment précis, j’ai vu un grand écriteau rouge s’agrandir au fil de ma macabre promenade.
S’agissait-il d’un mirage?  En étais-je au point de voir danser les pans de ma vie sur les lignes de la route? En étais-je au point où le peu de bon sens que me restait m’avisait de ma fin? Comme un panneau STOP au bout de ma vie…
Dans le ciel rouge de cette fin d’après midi brûlant, j’ai pu enfin voir flanquée devant le propret bâtiment, la grande enseigne.  Me fallut un temps, dans la langueur qui m’envahissait, pour comprendre mon salut.  Fallait-il m’en réjouir ou l’appréhender?  Mon coeur qui s’est mis à s’énerver, l’était-il de joie ou de déception?
STANDARD.
Sur le grand panneau c’était écrit STANDARD.  Comme s’il était tout naturel d’y trouver une station d’essence au beau milieu du désert.

Cette nuit-là, blottie dans mes draps frais retrouvés, j’espérais demain qui ramènerait le joyeux cliquetis des cigales.

Denise Beaumier
Juillet 2016

4 Commentaires

  1. Quel beau texte Denise, j’en ai eu le frisson, pour vrai. Dans ce mélange de vide, de fin, de détente, entre joie et déception, tu nous fais flotter dans la chaleur du désert, l’esprit qui se perd, et on le ressent totalement. Bravo!

    1. Merci beaucoup Jean-Francois pour tes bons mots

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  2. Excellent texte!

    1. Merci Julie

      Envoyé de mon iPad

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