Sous l’olivier

C’est la fin des cigales,  des concerts de jazz, du sable collé, la fin de l’été.

Comme un bois flotté je me laisse porter par les regrets, je glisse lentement dans la paralysie des sentiments.

C’est pourtant le temps des vignes, des olives, puis viendront les châtaignes…

Ces moments partagés, agenouillés dans les herbes, courbés sous les arbres, ne seront plus désormais. Je me suis immobilisée soudain prise de vertiges face à la réalité.

L’air devient lourd. Ma tête se vide, mes pensées s’embrouillent, je perd la réalité du mouvement, la réalité de la vie, je suis figée, tout s’enroule autour de mon corps immobile…

Adossée contre le vieil olivier en haut de la colline, je regarde l’horizon, une pierre dans la gorge m’écrase le cœur. J’ai arrêté de ramasser les olives, j’en serre quelques unes dans ma main qui se noircit. On dirait du sang qui coule de mes doigts. C’est le jus de l’amertume qui glisse chaudement et retourne à la terre.

Le temps s’arrête, j’oublie les saisons…

Je ne sais pas combien de temps je reste là.

L’immobilité me fait mal, comme ton absence. Elle me marque, toutes les aspérités de l’olivier me pénètrent comme autant d’écailles dans nos vies.  Le grand filet vert que j’ai posé au pied de l’arbre n’atténue pas la dureté du sol. Je ressens chaque millimètre de sa maille, chaque petit caillou, chaque petite olive, chaque feuille, chaque bout de bois, chaque racine, comme si tout cela faisait parti de moi désormais. Je me suis imprégnée de la terre.

Ma respiration est sourde, plus rien ne bouge.  Je suis endolorie, engourdie.

J’ouvre à nouveau les yeux, en face de moi le panorama infiniment bleu de l’horizon semble figé lui aussi, surtout depuis que tu es parti.

Pas un nuage, pas une nuance, pas un voilier, même pas un tracé d’avion, juste du bleu de gauche à droite et de haut en bas. Je peux pourtant imaginer des lieux lointains, des vagues au-delà des nuages, des terres au-delà de la mienne.

Plus prés de moi, jusqu’au bas de la colline, des « restanques » plantés de vignes et d’olivier, un beau dégradé de verts, de gris…

Autour de moi ma terre sèche. J’ai posé un filet sous chaque olivier, des filets verts, tachetés avec de petits points noirs, ma future récolte.

Je lève les yeux lentement. Notre olivier m’enveloppe de ses racines, me couvre de ses branches. De ses racines sinueuses nous avons fait des cachettes secrètes pour nos trésors d’enfants. C’est le plus vieil olivier de la colline, l’ancêtre qui nous veille. Il est marqué de nos noms, gravé pour ne pas nous oublier.

Je sens l’air devenir plus frais, la lumière plus irisée. L’horizon change de tonalité, mon humeur aussi, plus maussade encore. Un air me revient en tête.

Ce blues d’automne, aux premières fraîcheurs, aux pommes rouges, aux feuilles rougissantes qui tardent à s’écraser.

Dans ma poche je retrouve un bout de papier griffonné: « On constate de plus en plus que l’immobilité n’existe que dans la mort . »

Une larme glisse sur ma joue. C’est décidé, je vais rester là, sous l’olivier. Je vais me faire oublier, m’arrêter de respirer, tomber dans l’inactivité… une certaine léthargie m’envahit.

J’ai oublié le froid, j’ai oublié la vie, l’instant d’une nuit. Je suis sure que tu as ri de mon inertie… J’ai senti ta présence. Tu m’as accompagné une fois de plus.

Le chant des oiseaux m’a réveillé, une mésange semblait m’observer.

Quel étrange animal l’olivier avait-il pris dans ses filets ?

un commentaire

  1. Quel beau texte Christine. Comme une profonde métamorphose qui transcende la croûte corporelle, tu nous fais passer de l’intérieur à l’extérieur d’une manière inattendue. J’aime beaucoup ce passage : « Pas un nuage, pas une nuance, pas un voilier, même pas un tracé d’avion, juste du bleu de gauche à droite et de haut en bas. » Merci pour ce beau texte!

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