CRASH

manguier

L’aile gauche a explosé dès l’impact.  Jamais auparavant il n’avait senti la peur.  Ou peut-être se l’interdisait-il?  Même aux atterrissages dangereux sur le porte avion.  Même dans les échanges de tirs et les acrobaties pour poursuivre ou éviter l’ennemi.  Il en puisait au contraire toute sa puissance et sa stabilité d’esprit.  Cette mission, lui avait-on dit, s’avérait dangereuse et pour la première fois, il ne la sentait pas.

Il a dû s’éjecter de son petit avion de combat dès qu’il eut compris que cette fois, il ne rentrerait pas. Avant que son parachute ne se déploie, il a prié. En descente libre, à moitié conscient de l’instant présent et surtout de ce qui l’attendait, il a prié.

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Il reprend conscience, chatouillé par le liquide chaud et poisseux qui gouttait au bout de son nez. Plusieurs heures ont passées.  Il ne sait pas.  Il n’arrive pas à tirer son bras pour regarder sa montre. Ses pieds ne touchent pas le sol.  Il tente péniblement d’assembler ses esprits pour évaluer la situation. Son corps entier tremble de torture.  Même penser lui fait mal.  Il connait presque la suite.

Dans sa chute,  il atterrit sur un grand manguier.  Le seul dans un paysage ironiquement désertique. Coup de chance ou maigre sursis, il s’affole.  Prisonnier de son attelage, aveuglé par le flot de sang qui coule de sa blessure, il sombre dans l’inconscience bienfaitrice.

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Dans les récits que son papa lui racontait il y avait toujours un héros, le bon, et des méchants. Le bien et le mal. Il se revoit se balançant au vieux pneu que son père avait accroché au grand chêne de la maison au bord du lac dans le Wisconsin. Son père, vétéran vénéré de cette maudite guerre lui enseignait l’histoire de l’Homme. Un Dieu bienveillant sur la misère d’un village. Un Pharaon trop jeune pour qu’on croit en sa lucidité. Un roi qui prône la paix pour la pérennité de son peuple. Une femme affrontant la cupidité pour sauver les démunis. Il n’y avait pas d’histoire plus fantastique que celles-là.  Pas de moment plus apaisant que d’écouter la voix de son père.

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Un vent chaud avait asséché le sang et il réussit tant bien que mal à se sortir de sa léthargie. Il arrive, en clignant frénétiquement des yeux, à voir l’ampleur de son drame. Rien. Tout autour, rien.  Des montagnes de roches menaçantes dans un désert aride de sable et de pierrailles. Peut-être un cactus ici et là, il ne saurait le reconnaître de toute façon.  Mais un seul arbre et il s’y trouve pendu.

Il bouge chaque membre, chaque articulation et comprend que le pire dommage s’insinuait, fatalement, à la tête. Dans sa tête. Il tire difficilement et prudemment les cordages du bout de ses mains et défait les premiers liens, puis les autres.  Ainsi libéré il arrive à s’accrocher aux branches et descendre au pied de l’arbre.

L’opération s’avère longue, douloureuse et lui prit tout ce qu’il avait encore de forces. Il s’effondre lourdement, le dos contre le manguier.  Il ne sent plus son pouls cogner ses tempes, ni sa poitrine se soulever aux battements de son cœur.  Il comprend surtout et lentement, dans sa pensée qui s’affaiblit devant cette vaste étendue de territoire hostile,  que sa disparition ne resterait pas un secret longtemps. Ni pour ses amis, encore moins  pour ses ennemis.

Et là, la peur l’envahit. Son souffle se fait court et ne lui suffit plus. Son corps se met à trembler, secoué de faibles convulsions. Des larmes coulent, se colorant de rouge au passage, emportant des morceaux de conscience, de bravoure, d’esprit.

Dans un renoncement qu’il n’a jamais appris, il cède sa vie à l’agonie. Tous les contes de son père là-bas au bord du lac prirent enfin tout leur sens.  Sous la frêle et unique parcelle d’ombre dans l’immense paysage, il ferme les yeux en saluant l’Homme et son ambiguité.  Le bien. Le mal. La lâcheté et la noblesse.

2 Commentaires

  1. Superbe texte ciselé par des doigts de fée.
    Beau rythme- belles images – sensible- touchant.
    La tectrice maintenue en haleine… ouf.

    1. Merci pour tes bons mots Annie! Joyeuses Fêtes

      Envoyé de mon iPad

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