Terre promise

Sur le pont du Jeanie Johnston, Amy O’Leary regarde la côté irlandaise s’éloigner lentement. Elle prie en silence: « Seigneur, je me tourne vers toi aujourd’hui car que Tu nous ouvres les perspectives de la vie. Guide-nous, ô berger sur ces sentiers inconnus. Prends soin de ma famille présente, ici avec moi sur ce bateau mais prends bien soin aussi de tous ceux que tu as arraché à nous pour qu’ils t’accompagnent dans l’éternité. Écoute ma prière, je t’en supplie. »

Amy aura 12 ans très bientôt. L’âge de la raison, de l’aventure mais aussi celui de la révolte qui s’immisce déjà imperceptiblement en elle. Elle s’accroche pourtant de toutes ses forces à la foi séculaire des O’Leary : « Seigneur, rien ne saurait manquer là où Tu nous conduit »
Elle quitte son village. Pour la première fois et pour toujours. Elle part sur ce navire, entassée avec d’autres survivants d’une humanité en lambeaux portant le rêve d’une terre promise .Elle frissonne. Une rafale de souvenirs la ramène vers son Erin chérie mais aux images floues des années heureuses passées dans la grande ferme au bord de la rivière Barrow succèdent rapidement des images , cette fois beaucoup plus nettes, de dévastation, de douleur et d’infinie tristesse.
La famine et le choléra ont semé la désolation dans le conté de Wexford depuis plusieurs années déjà. Amy a vu Père creuser la tombe de son frère et de sa sœur ainée partis rejoindre oncles, tantes, grands-parents et tant d’autres dans les cieux. Mais peut-être n’y a-il pas de Ciel? Juste de la terre où les corps émaciés redeviennent poussière. « Dieu es-tu là? Pourquoi tant de souffrances? » murmure-t-elle. Amy revoit Père soulever de sa pelle une tranche de terre mouillée et la jeter sur les pauvres cercueils de pin blanc. Elle l’entend réciter  de sa voix forte et ferme: « Seigneur, essuie nos larmes. Tiens-nous debout dans cet Amour plus fort que la mort. Seigneur, prends soin de nous. »

Père s’est montré inébranlable dans les épreuves acceptant sans mot dire les souffrances infligées, les après les autres, remerciant même inlassablement Dieu de nous apporter notre pain quotidien alors que nous ne mangions que feuilles et racines

Il n’a pas crié, il n’a pas hurlé le jour où Lord Sotheby, le propriétaire de notre métairie est arrivé d’Angleterre avec un ordre d’expulsion. Père n’a rien dit, n’a pas supplié. Il a courageusement vendu le peu de biens qu’il nous restait encore, quelques meubles et son précieux violon. «  Que ta volonté soit faite Seigneur ».

Amy ne sait plus si elle admire ou exècre cette résignation.

Père était profondément attaché à ce violon qui a fait danser trois générations de O’Leary. Cet instrument était pour lui comme pour nous l’âme joyeuse de la famille. Sans un seul soupir, Père a troqué son bien le plus précieux contre un petit instrument à vent dont jouait un marin allemand sur les quais de Dublin. Personne n’avait encore jamais vu ce type d’objet appelé harmonica. Amy sent s’ouvrir en elle un gouffre de tristesse et de nostalgie à chaque fois que le souffle de son père en fait sortir complaintes et ballades. L’âme de la famille n’est pas éteinte, la joie s’est simplement intriquée encore plus intimement à la douleur.

La côte irlandaise a disparu dans la brume. Il n’y a plus de passé, pas encore d’avenir.

Amy rentre la tête dans les épaules et son poing glacé se resserre sur son secret, cette modeste boussole de mineur léguée par Grand-père O’Leary à son fils . Père l’avait déposée chez un prêteur sur gage juste avant d’embarquer. À l’insu de tous, Amy est retournée la récupérer ou plutôt la subtiliser. Que dieu lui pardonne.

Amy regarde l’horizon vide. « Puisse Dieu ou cette boussole nous guider dans les ténèbres. »

2 Commentaires

  1. Triste et belle histoire…

    1. merci, christine

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