Vole

Je contemplais mes trois enfants, étendus là, se faisant dorer au soleil. Les vacances allaient bientôt prendre fin, et déjà je voyais poindre l’ombre d’un pli sur le front de mes deux aînés. Sans qu’ils ne sachent vraiment pourquoi, ils entrevoyaient les travaux à venir, les querelles de cours d’école, les exigences des professeurs – et des miennes – pour la réussite de leurs projets scolaires. Déjà, la puberté planait sur leur tête et l’anxiété de l’âge adulte commençait à dessiner les cicatrices des inquiétudes à venir. L’âge de la raison annonçait la désillusion comme un vent violent annonce la tempête.

Mon plus jeune était encore loin de ce futur inévitable et, comme une mère protège ses petits des malheurs des grands, je me faisais un devoir de repousser ce moment fatidique où la magie disparaît.

Il contemplait le ciel comme on contemple l’étendue des océans. Trop vaste, trop changeant. L’inaccessibilité des nuages rendait le tout encore plus attrayant. Moi, j’ai le vertige à effleurer la seule idée de mon insignifiance dans ce monde. Lui, il la prend à bras le corps.

Je voyais bien que notre petit champs de blé serait vite trop petit pour lui. J’ai dû retenir maintes questions pour ne pas troubler son silence. Lui, la chair de ma chair, mon propre sang, avant même qu’il n’ait atteint la rébellion adolescente, échappait déjà à mon emprise maternelle.

Devrais-je le protéger de ses rêves de grandeurs? La déception de devenir un «grand» serait-elle encore puissante, destructrice, si je ne chassais pas ses idées? Faut-il que le monde soit si cruel que je doive jeter une ombre sur ses espoirs d’enfants?  Cette pensée me brise le coeur.

Je me souviens de ma mère, qui vole maintenant aux côtés du vent. Elle avait cette façon bien à elle de vivre, tout en douceur, en souplesse. Une rebelle tranquille. Pour elle, les tracas de la vie étaient bien loin. Elle n’était que rêves, la terre sa mémoire, le ciel sa liberté.

Mon fils me fait penser à ma maman. Il est frais comme les premières heures du matin, plein d’espoir et vibrant de vie. J’ai peur de l’envier. Et pourtant je souris, je veux partager avec lui le passage doux du temps, le voir grandir et rêver du ciel. J’espère qu’il transmettra sa philosophie à ses propres enfants. Moi, je m’efforcerai d’être son premier disciple.

 

un commentaire

  1. Très beau texte qui me rejoint vraiment particulièrement ces temps-ci. On m’a dit une phrase bien insirante à laqurlle je m’accroche et qui va dans le même sens que la philosophie de ce jeune contemplatif: « l’inquiétude est seulement une mauvaise manière d’utiliser son imagination ». Bravo pour votre récit.

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